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Voyage au bout de la Nuit

Voyage au bout de la nuit de Céline, livre actuellement controversé, raconte dans un style qualifié de "langage parlé" l'histoire de Bardamu. L'extrait étudié est à la fin de l'œuvre. Bardamu a déjà effectué son voyage à travers la guerre, l'Afrique, l'Amérique, Paris et l'achève enfin, dans la nuit. Il se trouve en Province où son ami Léon vient de se faire tirer dessus par sa femme. (p497)

 

Deux axes me semblent importants. D'un coté, la généralisation du théâtre de la mort, qui est le tenant des revendications de Céline (dans la première moitié de l'extrait) et pour le second axe, nous verrons que ce texte est significatif pour l'ensemble de l'œuvre, en permettant la compréhension du personnage, et de son rapport avec l'auteur (Ce qui englobe la second moitié du texte).

Ils pleurnichent encore parce qu'ils ne jouissent plus les mourants... Ils réclament... Ils protestent.

Dès le début, l'auteur affiche en employant du présent de l'indicatif, un certain fatalisme. Ce qui est étonnant, puisque le temps généralement employé, c'est le futur. L'accumulation de ''Ils pleurnichent, Ils ne jouissent, ils réclament, ils protestent...'' finit par donner une sensation de présent extrême se répercutent sur les mots employés. Un présent extrême qui est renforcé par un rythme ternaire, ralentit par les trois petits points.

Ça fait respirer la phrase, et permet de l'exprimer comme un homme le dirait. De cette manière, on comprend immédiatement que Robinson ne peut pas s'en sortir. Il agonise en "direct-live". De plus, la présence de la troisième personne du pluriel ordonne une généralité. Ce n'est pas seulement la mort de Robinson, mais celle de n'importe qui. C'est une sorte de constat sur la manière et la conduite de chacun dans le dernier moment. 

C'est la comédie du malheur qui cherche à passer de la vie à la mort même.

Une fois encore, on retrouve la théâtralisation présent dans le livre entier avec le mot ''comédie". Cette phrase peut paraître obscure car comédie et malheur sont opposés. Si on prête attention à ce qui est dit plus haut, Bardamu avoue ressentir plus de chagrin pour un chien que pour Léon. Il s'agit pour Bardamu et Léon de jouer leurs rôles funèbres comme n'importe qui dans cette situation. La phrase signifie que même durant le dernier instant, on cherche à garder le masque à tous prix. Bardamu n'a aucun chagrin, mais il accompagne Léon dans la mort, parce que c'est ce qu'on attend de lui. Autrement, il ne le ferait pas.

Après ce premier paragraphe de présentation très générale, Céline entre un peu plus dans le descriptif événementiel...

 Il a repris un peu de ses sens quand Parapine lui a eu fait sa piqûre de morphine.

Ici, on trouve un passé composé qui complète une certaine idée de transition puisque l'on change de temps (C'est donc un temps surcomposé), mais on change également de situation : la mort de Léon annonce la fin du voyage. Au bout de la nuit on trouverai la mort, en quelque sorte. Une mort qui, nous le verrons, dépasse celle de Robinson.

 

Il nous a même raconté des choses alors à propos de ce qui venait d'arriver. « C'est mieux que ça finisse comme ça... » qu'il a dit, et puis : « ça fait pas si mal que j'aurais cru... »''

Ici, les deux phrases entre parenthèses sont des lieux communs. L'auteur reste vague, il ne cherche pas à donner d'explications concrètes, et à garnir ses phrases de juteuses descriptions. Par ailleurs, la répétition de ''il'' et l'adverbe ''même'' renforce l'idée que nous sommes face à une scène d'une banalité littéraire effrayante. Pourrait-on voir ici une dénonciation de la Littérature ? On pourrais être en 2011, face à un charpentier qui vient de recevoir un poutre sur la tête, que le texte ne bougerait pas d'un yotat. Toujours est-il que nous avons affaire à une généralisation du rôle de la mort. L'auteur atteint ainsi une sorte de détachement de la part du lecteur, mais également une empathie directe à la situation.

Lorsque Parapine lui a demandé à quel endroit qu'il souffrait exactement, on voyait bien qu'il était déjà un peu partit, mais aussi qu'il tenait malgré tout à nous dire des choses... La force lui manquait et puis les moyens. Il pleurait, il étouffait et il riait tout de suite après.

Je pense que vous commencez à percevoir la structure du texte. Là où l'on pourrait s'attendre à un champ lexical de la douleur, de la souffrance, de la pitié et de façon poussive. Là où l'on pourrait s'attendre à un lyrisme pur où encore à des comparaisons poétiques et bien, on obtiens un texte seulement descriptif. Le champ lexical de l'émotion ''pleurait, riait, souffrait '' est presque annulé, car pas mis en avant. De même, dans ''il pleurait, il étouffait et il riait tout de suite après'' on a un rythme ternaire qui accélère la phrase. Du coup, on passe dessus sans trop y prêter attention... Bardamu semble totalement coupé du monde des sensations. Il analyse, tel un scientifique les événements qu'il voit. Il le fait de façon continue, d'où l'apparition d'un nombre sensationnel de virgules, de points de suspensions et autres ponctuations. C'est une caractéristique du livre entier. Le personnage est spectateur de sa vie, et non acteur puisqu'il refuse tous masques. Il décrit comme il perçoit, et nous le rend intact. Bardamu est une transcription se voulant objective. Cette transcription est le tenant de la parole de Céline. Bardamu est un porte parole. Dans le cas contraire, on aurait un personnage bien plus lyrique...

C'était pas comme un malade ordinaire, on ne savait pas comment se tenir devant lui.

Le texte a pour témoin, ou comme objectif, le lecteur. Son style est proche du langage parlé et permet de s'attribuer la sympathie, du moins l'attention du lecteur. Les phrases, parfois formulées indirectement servent d'accroches comme : ''Lorsque Parapine lui a demandé à quel endroit qu'il souffrait exactement...'' ''ils réclament, ils protestent...'' Cette manière de jouer avec le lecteur permet de s'attribuer un discours idéologique qui passe incognito. En effet, il nous inclus dans ses pensées : il emploie quelques fois ''On'' comme dans : '"on voyait, on ne savait" ou encore plus tard : ''On a attendu'' De cette façon, nous nous personnalisons dans Bardamu ce qui s'avère dangereux : le texte nous paraît non pas subjectif, puisqu'il est essentiellement descriptif, mais objectif. Alors qu'une telle objectivité ne signifie pas la neutralité. Finalement dans des phrases anodines proposées ponctuellement tel que ''C'était pas comme un malade ordinaire, on ne savait pas se tenir devant lui.'' se cache toute l'emprise de Céline. Si l'on reconsidère le théâtre proposé auparavant, cette phrase signifierait que faute d'expériences théâtrales face à un mort, on se retrouve gêné car on ne peut se cacher derrière un masque, même si on cherche à le faire. Ce qui n'est pas forcement vrai ! On voit bien là une vision personnelle de l'écrivain.

 

C'était comme s-il essayait de nous aider à vivre à présent nous autre. Comme s-il nous avait chercher à nous des plaisirs pour rester.

L'auteur emploie deux fois la comparaison ''comme''. Léon cherche à faire, mais n'y parvient pas, car il ne peut pas. Au pied du mur, il garde son masque, mais il sait bien qu'il ne peut absolument rien faire. ''ils pleurnichent encore parce qu'ils ne jouissent plus assez les mourants...'' Le plaisir est de vivre. Ce qui paraît assez paradoxal. D'un coté, le plaisir est de vivre, mais de l'autre il faut des plaisirs pour rester à vivre. Le vrai plaisir serait en dessous du masque. On jouit solitairement de sa condition. Trouver des plaisirs pour rester serait une phrase au dessus du masque, puisque chacun ferait semblant de souffrir. Léon ne parvient pas à trouver des plaisirs aux vivants, puisqu'ils sont déjà en extase. C'est une forme de dénonciation par Céline du système sociétaire.

''Il nous tenait par la main. Chacun une. Je l'embrassai. Il n'y a plus que ça qu'on puisse faire sans se tromper dans ces cas-là.''

Une fois encore, Céline nous confronte à une tarte à la crème. Le cliché de la main du mourant est vu et revu. En prenant la phrase de façon simple, il dit que l'erreur au dessus du masque peut être évité, en suivant ce que tout le monde attend de vous. Mais Céline fait en sorte d'aller au delà du cliché : On note 15 pieds de ''Il nous tenait'' à ''embrassai'' et à nouveau 15 pieds de ''Il n'y a'' à ''tromper'' Les plus attentifs remarqueront que cette rime n'est pas anodine. Embrassai et tromper. A mon sens, cela montre que dans la pensée Célinienne, l'erreur est de vouloir embrasser, ou plutôt de tenir son masque. C'est une dénonciation !

On a attendu. Il a plus rien dit. Un peu plus tard, une heure peut-être, pas d'avantage, c'est l'hémorragie qui s'est décidée, mais alors abondante, interne, massive. Elle l'a emmené.

La phrase est rythmée, hachurée de points et de virgules. Cela permet de donner une certaine vitesse à l'action. Deux adverbes de temps confirme que l'action n'a pas vraiment d'importance, puisque l'on saute prêt d'une heure sans un mot. Ce qui importe, c'est le message à travers. L'accumulation de : abondante, interne, massive donne une certaine importance au contenue diégétique. L'emploie d'un passé composé dans ''elle l'a emmené'' suggère une attente. Une attente qui est sanctionnée positivement dans le paragraphe suivant. Le lecteur apprend ce qu'il s'est passé.

Son cœur s'est mis à battre de plus en plus vite, et puis tout à fait vite. Il courait son cœur après le sang, épuisé, là-bas, minuscule déjà, tout à la fin des artères, à trembler au bout des doigts. La pâleur lui est montée du cou et lui a pris toute la figure.

Le champ lexical du corps avec le cœur, le sang, les artères, le cou, la figure ou encore les doigts permet d'atteindre une exactitude presque scientifique, sur la description de la mort. Le fait de donner une si grande importance à la présence ou à l'absence de sang permet au lecteur un travail personnel, imaginatif. C'est à dire : bien que décrivant l'action, Céline n'empêche pas la vision du lecteur. Au contraire, il laisse un part importante à une fertile rêverie permettent au lecteur de s'accrocher au texte. Céline pourrait faire parler son personnage comme un homme de science. Rappelons que Bardamu est docteur. Il ne le fait pas, car le jargon employé par la médecine est totalement obscure au néophyte, ça aurait eu pour effet de déstabiliser le lecteur et l'aurait décrocher du passage. Par ailleurs, cette technique simplifiée de l'écriture est réemployée de partout dans le livre. Céline évite un verbiage inutile en positionnant son personnage comme un homme normal.

Il a finit en étouffant. Il est parti d'un coup, comme s'il avait pris son élan, en se resserrant sur nous deux, des deux bras.

J'insisterai pour cette phrase sur la comparaison donnée par ''comme''. L'idée est de prendre son élan. Ce serait presque retenir sa respiration pour faire un plongeon. Le fait de se resserrer autour de ses deux compagnons est le signe d'un adieu, la dernière étreinte en quelque sorte. C'est d'ailleurs la dernière étreinte. C'est peut être ici la meilleure évocation de la mort. On remarque que se mot n’apparaît que dans la phrase suivante :

Et puis il est revenu là, devant nous, presque tout de suite, crispé, déjà en train de prendre tout son poids de mort.

Les deux phrases sont séparées d'un paragraphe. On peut se demander qu'elle idée Céline a voulue introduire. D'un coté, il part, de l'autre, avec l'adverbe ''puis'', il revient. Les deux sont séparés d'un paragraphe. Cela marque une transition, mais également un changement dans les personnages. Il ne faut pas prendre le mot ''revient'' dans son sens physique, mais psychologique. C'est un impact émotionnel sur les deux survivants. On comprend ainsi la signification de la fin de la phrase où il prend son poids de mort. Ici aussi, ce n'est pas physique, mais psychologique. Le mort prend de l'importance. Non parce qu'il meurt, mais parce qu'il perd son masque. C'est ce que pourrait préposer le début du texte avec une autre interprétation ''C'est la comédie du malheur qui cherche à passer de la vie dans la mort elle même.'' La comédie ''cherche'' à passer sans y parvenir. Car on n'est jamais plus au naturel que décédé. La violence des mots ''crispés'' et mort apporte un certain dégoût. 

 

''On s'est levés nous, on s'est dégagés de ses mains. Elles sont restées en l'air ses mains, bien raides, dressées toutes jaunes et bleues sous la lampe.

Les personnages fuient le mort. Autant car il les fait souffrir psychologiquement, autant parce qu'il est devenue dégoûtant. Le champ lexical de la couleur avec jaune et bleus pour décrire les mains, ainsi que le mot raide donne un véritable dégoût. Au fond, il est difficile de croire que les mains sont devenues en un instant jaune et bleues. Et puis, pourquoi se cacher ainsi ? Pourquoi Céline n'ose t-il pas avouer cette horreur à travers son personnages ? Une horreur qu'il cherche à dissimuler depuis le début : que ce soit avec ses descriptions déconnectées, et son détachement vis à vis du lecteur. Je serai tenté d'y voir un aveu conscient de l'incompréhension de Céline face à la vie et au monde. 

 

Dans la chambre, ça faisait comme un étranger à présent Robinson, qui viendrait d'un pays atroce et qu'on n'oserait plus lui parler. 

Le mot ''étranger'' est lâché. Avec un présent conditionnel. Robinson, qui a atteint un autre stade de la vie est maintenant l'objet d'une peur. Il vient d'un pays atroce, on n'ose plus lui parler... Ce passage refuse en tous points la mort. C'est d'ailleurs ce que recherche Bardamu : il est un vecteur de vie. Mais alors, quel intérêt à remployer le nom de Robinson ? Dans le texte, si on le considère Robinson un peu comme le négatif de Bardamu, il perd son nom (et se nomme Léon) lorsqu'il se range avec sa femme. Au contraire, il redevient Robinson, au dernier moment. Car il a mieux réussit que Bardamu. Il a mieux réussit à mourir. 

 

Cet extrait est représentatif du roman entier. Céline déclare sa haine de la société du théâtre en la parodiant. D'un autre coté, on le sent incapable de ressentir la vrai vie. Il a peur de la mort. Pourrait-on croire qu'il ne puisse voir lui même les choses qu'à travers un masque, et qu'avec une paranoïa aiguës, il attribue ce même masque au monde qui l'entoure ? Il utilise Bardamu, un personnage objectif, détaché, froid, peu enclin à la sympathie mais néanmoins humain pour s'attribuer le bon verdict du lecteur. Pour finir sur une ouverture, je vous propose de réfléchir sur l'intérêt d'une telle dénonciation (la dénonciation du théâtre) qui n'est au final pas une découverte. Car une chose est à retenir : Si – Car c'est pas dit – le monde porte un masque, c'est qu'il a intérêt à porter un masque. La société humaine, bien qu'encore animale reste le fruit du monde. Ne devrions nous pas nous gausser de pouvoir ainsi porter ce masque ? Signe de notre possible détachement avec le monde animal et la clef vers un stade supérieur ? Bardamu et son auteur Céline ne seraient-il pas des exemples parfait du traumatisme causé par la guerre où l'homme prend conscience du véritable sens du mot social ?

Dorian Clair | 2011