Un Stock d’Écocups

C’était à la Primafresca, une fête contenue dans une rue étroite, où les Nîmois s’entassent dans des bodégas émettent des musiques appropriées. La bière coulait à flot, la cohue laissait choir une myriade de gobelets à cautions. Les ramassant, je fus l’objet de rires : « Que fait-il ce hippie encravaté ? Un pauvre qui fait nos poubelles ! » Il faut dire que j’avais remplis un sac : il y en avait une cinquantaine ! Il semblait amusant d’écouler ces jetons pour passer ma soirée. Officiellement, l’écocup coûte 1E. Toutefois, en pleine fête, son cours peut varier…

A l’Estanco, on m’appris que les bars ne reprennent que leurs propres godets. Astuce malingre qui ne m’empêcha pas d’encaisser contre dix verres, une pinte à cinq euros. Au 421, j’en avais tellement, qu’on me devais des billets ! La face du barman devant trente verres : « Non MÔnsieur, je les reprends pas ! » affirmât-il bassement. Il est vrai que c’était un poil injuste. Négociant sept gobelets contre sa mauvaise bière, il s’en retrouvait gagnant et nous procédâmes à l’échange. Mon alcoolisme progressait, lorsqu’un teufeur me troqua de l’herbe contre une poignée de godets ! Au détours d’une danse, un collectionneur m’en acheta, pièces roulantes et trébuchantes. Bref, vous l’avez compris, plus j’en rendais, moins le stock diminuait !

Cette constatation me conduisit jusqu’au Casablanca, où il me fut refusé - avec grandes véhémences - d’en reprendre seulement deux. Il voyait son intérêt dans la courte durée : celle de  « gagner » un euro par verre non repris. En refaire coûte des sous, sauf que la Mairie met la main à la poche, ce qui casse le cercle vertueux... Je fis remarquer qu’à la buvette de Nîmes, pour cinq plastiques, on obtiens 2E + une bière ! Au Vintage, on s’aligne à cinq pour une recharge. Tous ont joué le jeu ! Le Casablanca était le seul à tenir ce comportement sévèrement cavalier... De toute évidence, il préfère la plume de ma polémique. « Quelle pingrerie ! Ceux là, ont le porte monnaie en peau de hérissons ! » rira la concurrence. Coupant court aux récriminations, j’offris les deux godets, et il n’avait plus qu'à se taire dans sa médiocrité. Ma pire expérience fut à la Grande Bourse (durant la vrai Féria), où deux vigiles me sont tombés dessus pour me faire changer de trottoir manu militari... L'espace public était devenu très privé.

Toutefois, j’avais réussis ma soirée, sans débourser le moindre centime, au point d’écumer dans le ruisseau commun, là où Bacchus en pleine hiccéité, bascule de détentes, l’ubiquité de son alcool. Puis les degrés éthyliques se mêlent à la fatigue. Les gens errent, les bouteilles se fracassent et les mauvais genres s’installent. Les danses cessèrent avec le temps des embrassades. Les femmes partaient, les heureux raccompagnaient. Le bain de la foule se touchant, désirant, s’estompait. Je me débarrassais des dix derniers gobelets contre une demi-bouteille de coca. Bourré des incongrus, je me pris au rêve de pouvoir, grâce à ma monnaie-plastique, décuver dans l’Hôtel le plus proche.

Dorian Clair | 2017

Bistrot l'estanco, 421, casa blanca, buvette du petit Nîmois, Vintag