Villiers de L’Isle-Adam

Sentimentalisme

 

Sentimentalisme, 14 ème conte cruel par Villier de L’Isle-Adam. L’extrait est depuis « Votre conclusion ?… jusqu’à la fin. Une fin tragique d’ailleurs ! Puisqu’un poète s’y suicide pour une femme qui l’aime et qu’il aime… C’est pour comprendre l’étrangeté de cette décision que je vais commencer par vous résumer ce qui se déroule précédemment, puis nous ferons la lecture au fur et à mesure. Vous remarquerez deux parties que l’on distingue en terme de paragraphes. La première achève un discussion philosophique où nous observerons le cœur et l’intelligence du poète. La seconde conclue le récit par un retour narratif emplie d’un quiproquo, d’ironie et de fatalité.

Nous avons deux personnages : Lucienne Emery et le comte Maximilien, ce dernier poète et amant de la première, on le raconte de talent. Mais Mme Emery le critique personnellement, disant que l’Art l’endurcis, l’émousse à force d’excès dans les émotions intellectuelles et l’empêche de se lâcher dans la vie. Le comte fait remarquer que ce n’est pas en se lâchant, qu’il y a forcement de l’émotion. Alors qu’est ce que la sensibilité ? Ce serait un instinct animal et l’Art en est sa sublimation. La plupart des hommes sont des brutes expansives mais le comte préfère des sensations profondes et vrai. La dessus, Mme Emery lui dit nonchalamment : « Au fait, j’te quitte pour un autre et… D’où tu te permet à la manière des grands Artistes de te croire au dessus des hommes ? » Maximilien dit qu’il ressent comme tout le monde et même que l’émotion grandit à l’intérieur, sauf qu’il est paralysé à cause de son manque de primitivité : il ne peux pas manquer de sincérité et simuler, car tout devient éternel. La tragédie c’est qu’il est tellement différent qu’il semble faux et insensible. Alors Mme Emery lui dit qu’il est cool, mais trop perché, et elle pense qu’il s’imagine aimer. Il encaisse, sourit en se levant, lui rappelant son rendez vous avec l’autre amant.

— Votre conclusion ?… dit-elle. — J’arriverai à temps.

Ce qu’il faut voir, c’est qu’elle ne parle presque pas et pose systématiquement des questions à la manière de Socrate. Elle cherche dans sa dialectique à faire desceller des erreurs au poète. Ou à lui prouver qu’elle a raison de le quitter. Mais celui ci ne ment pas puisqu’il se tue à la fin. Donc les rôles sont un peu inversé : le poète devient le porte parole de Villiers de L’Isle-Adam. C’est une manière de cacher un condensé philosophique en quelque sorte. Un peu de futur simple dans « j’arriverai à temps » lui laisse le loisir de s’expliquer une dernière fois avec ce doux désenchantement pour l’humanité.

— Je conclus, répondit Maximilien, que lorsqu’un quidam s’écrie, à propos de l’un d’entre nous, en se frappant les parois antérieures de la poitrine comme pour s’étourdir sur le vide qu’il sent en lui-même : « Il a trop d’intelligence pour avoir du cœur ! », il est, d’abord, fort probable que le quidam se fâcherait tout rouge si on lui répondait qu’il a, lui, « trop de cœur pour avoir de l’intelligence ! », ce qui prouve qu’au fond nous n’avons pas choisi la plus mauvaise part, de l’aveu même de celui qui nous le reproche.

La phrase est extrêmement longue parce qu’elle contient une mini histoire composée en trois mouvements. La mise en situation place le pronom personnel « nous ». Ce faisant, il installe les poètes comme un groupe distinct et s’inclue comme leur représentant. En fait, il dit « Je » mais il préfère que ce soit un peu plus indirect, vous comprendrez pourquoi. L’action physique qui suit est équipé d’une comparaison avec l’adverbe « comme » où il émet un avis subjectif. C’est à dire qu’il va influencer le lecteur en disant que le quidam n’a pas de cœur du fait même de dire la phrase qui suit. C’est un peu pernicieux parce que Maximilien le sabote avant même qu’il ne se soit exprimé : il prend donc partit, le sien. La mise en abyme de la phrase intégrée entre parenthèses résume le propos du comte et le discours de Lucienne. Le Quidam, c’est Lucienne. Sauf qu’il ne parle pas directement, pour la préserver, en toute intelligence amoureuse. Sinon elle se fâcherait tout rouge dans l’antiphrase qui suit où il inverse l’ordre des mots – en la traitant de conne à cœur – pour démontrer la futilité de l’argument vilainement manichéen. Mais vous distinguerez une pointe d’ironie dans le nom commun « trop» puisqu’il dit juste avant, qu’elle n’a pas de cœur, à cause du blâme. Il suggère donc que c’est une conne sans cœur ! Sa subtilité est de retourner ce qu’elle lui reproche avec douceur, et il le peut car il a forcement les meilleurs traits qu’il revendique dans l’emploie de la négation, et de l’adjectif « Mauvaise »

Ensuite, remarquez-vous ce que devient cette phrase, sous une analyse attentive ?

Le rythme s’accélère par l’adverbe « Ensuite » immédiatement suivi d’une virgule : c’est que le ton du personnage change et passe de vipérin irrité à une hauteur tragique. Il place une question rhétorique qui pousse à s’interroger sur le discours énoncé, comme un éclair de lucidité sur sa propre condition. Villiers de L’Isle Adam a conscience que ni Lucienne ni le lecteur n’ont vraiment prit la peine de comprendre.

C’est comme si l’on disait : « Cette personne est trop bien élevée pour se donner la peine d’avoir de bonnes manières ! »

La métaphore n’est pas saisissante malgré l’apparition spontanée de l’imparfait qui permet au personnage de narrer, et donc de se détacher, de ressortir des lignes pour un propos des plus présent. Quel rapport entre l’éducation et l’intelligence couplé au cœur ? Faut-il voir que ces caractéristiques sont des privilèges innées, acquises : rappelons qu’il est comte, tout comme l’auteur, et qu’il n’aurait pas d’efforts à produire le sensible de sa poésie ? Ou faut-il considérer qu’il parle dans un degrés supérieur, où l’analyse enfin produite oblige un pragmatisme qui signe le personnage dans une bienséance toute avouée, bien que finement douloureuse : une place poétique.

En quoi consistent les bonnes manières ?

Nouvelle question rhétorique signifiant : en quoi consistent l’intelligence et le cœur ?

C’est ce que le vulgaire, non plus que l’homme vraiment bien élevé, ne sauront jamais, malgré tous les codes de civilité puérile et honnête.

La métaphore liée accorde le premier venu au poète sans les opposer : il n’y a pas de réponses finit car le monde est souvent vain. C’est ainsi, et passez y une vie à philosopher que ce sera toujours le vide que vous contemplerez sur quelques faces seulement (Ce qui fait entre nous une excellente base à méditer). La préposition « malgré » est un peu poussée en fin de phrase, on sent que l’auteur voulait appuyer son propos sur la vanité des écris et la fatuité de bonne conduite à travers les deux adjectifs liés à la conjonction de coordination « et ». C’est un personnage qui sait, mais qui ne lutera plus contre la fatalité car on ne peux se combattre soit même lorsqu’une grande fatigue vous prend et que l’on reste vrai. Il ne pourra pas la retenir et ne fera rien.

De telle sorte que cette phrase n’exprime, naïvement, que la jalousie instinctive et, pour ainsi dire, mélancolique de certaines natures en présence de la nôtre.

Voilà donc notre réponse : bien élevé qu’il est, il a exprimé sa souffrance en la cassant au plus simple, ce que nous montre l’adverbe naïvement. Cela s’est produit avec bien plus d’intelligence qu’elle n’en a, puis qu’étant droit dans sa parole, instinctif, il n’avait rien prémédité. Il s’est vilainement énervé, en jouant avec les mots et elle n’a rien comprit : ni sa colère parce-qu’elle en a préféré un autre, ni son amour qui est plus grand que l’exprimable. Il associe la jalousie à la mélancolie (le mot est en italique, il faut y prendre gare), ce qui transforme la rage ponctuelle pour cette  « nature » (qui personnifie Lucienne) en une constations générale sur sa vie, de son incapacité à dépasser ce qu’il est, et la grosse dépression n’est pas loin…

Ce qui nous sépare, en effet, ce n’est pas une différence : c’est un infini.

Pour moi, il est lucide sur sa condition et ne peux lutter contre l’existence.

Lucienne se leva et prit le bras de M. de W***.

Le passé simple avec les verbes d’actions fait office de transition entre les deux part de l’extrait, c’est un retour au récit. Remarquons aussi qu’elle se lève, ce qui fait que notre poète discourait debout devant elle, en hauteur. Symboliquement, il la dominait. Mais elle le prend par le bras, pour se rapprocher de lui et vous allez voir qu’un quiproquo est en train de s’installer.

— Je remporte de notre entretien cet axiome, dit-elle, que, si contradictoires que semblent vos paroles ou vos manières d’être, quelquefois, dans les circonstances terribles ou joyeuses de votre existence, elles ne prouvent en rien que vous soyez…

Elle lui fait son feed-back. Un axiome est une vérité indémontrable qu’il faut accepter. L’invariable  »Si » devant l’adjectif  »contradictoire » affirme qu’elle ne comprend pas tout, mais qu’elle veut bien le croire. Ce progrès la mène à un raisonnement : elle s’accorde que le paraître du poète la trompe et elle mène une accumulation : Ses paroles, ses manières, ses circonstances, une opposition avec terrible et joyeuse et finit par une négation. Une négation.

— De bois !… acheva le comte avec un sourire.

Et c’est là que le comte fait une énorme erreur. Persuadé de la disparition de l’amour en cette femme par sa gymnastique intellectuelle, et par cette négation, il crut qu’elle allait dire amoureux.  »Cela ne prouve en rien que vous soyez amoureux » Et pour ne pas l’entendre, il la coupe avec ce qui l’intéresse… Lui qui n’est pas de bois. Persuadé de cette situation dramatique, il a la force du sourire, de l’ironie devant le désespoir. Mais elle ne le reprend pas, car elle est d’accord avec lui : c’était ce qu’elle voulait dire, sans fausseté. Elle s’était levée, prêt de lui, de son cœur.

Ils regardaient passer les voitures lumineuses.

Des voitures qui ne s’encrent pas dans le réel, qui sont des carrosses de beauté aux adjectifs lumineux, amoureux, et qui leur passe sous le nez en les réunissant une dernière fois dans le pluriel.

Maximilien fit signe à l’une d’elles, qui s’approcha.

Dans le silence d’un non dit qui aurait put tout démêler. C’est lui qui a agit, alors que la belle aurait put rester, elle lui avait accordé tant de temps supplémentaires : était-elle pressée ? Avait-elle vraiment un autre amant, cherchai t-elle simplement à l’éprouver ? Mais à vouloir rester grand, il ne lui a pas murmuré une dernière fois son espoir, quitte à s’en rouler dans la boue et devient, de fait, le porteur de sa propre destruction.

Lorsque Lucienne s’y fut assise, le jeune homme s’inclina, silencieusement.

Elle rentre seule, dans cette lumière, à une virgule de séparation, persuadée que son cœur n’est pas volé par un rustre. Ce galant homme qui ne veut la blesser pour rien au monde s’incline silencieusement dans ses derniers gestes amoureux.

— Au revoir ! cria Lucienne, en lui envoyant un baiser.

Quelle interjection : ce n’était pas Adieu ! Et pourtant il reçoit son baiser comme le dernier.

La voiture s’éloigna. Le comte la suivit des yeux quelque temps, comme de raison ; puis, remontant l’avenue, à pied, le cigare aux lèvres, il rentra chez lui, au rond-point.

Le sanglot de l’écriture se ressent comme des hoquets par la scansion des virgules. Ce sont des touches de détails mélancoliques. Le monde se referme sur lui dans un chants lexical de la ville, la voiture, l’avenue, le rond-point et de son corps : ses yeux, ses pieds, ses lèvres.

 

Quand il fut seul, dans sa chambre, il s’assit devant sa table de travail, prit, dans un nécessaire, une petite lime et parut absorbé dans le soin de se polir l’extrémité des ongles.

 

Il fait les choses propre le monsieur : il ne s’emporterait pour rien au monde. Cette maniaquerie de la bienséance est sans faille, en abondant de détails surérogatoires qui auraient put se couper dans le récit, avec un nécessaire, une Petite lime, l’extrémité des ongles. Et s-il paraît absorbé de superflus, que fait-il sur une table de travail à se limer les ongles ? Pardon, à se les polir ! N’est-il pas en train de se fuir ?

Puis il écrivit quelques vers sur une… vallée écossaise, dont le souvenir lui revint, assez étrangement, parmi les hasards de l’Esprit.

Tient donc, on ne se salit même pas dans ses feuillets, on change d’activité, tout va bien. Trois petits points. De suspensions. Pas d’expressions. De libération, des émotions. Cela doit bouillir à l’intérieur, non ?

Puis il coupa quelques feuillets d’un livre nouveau, les parcourut, — et jeta le volume.

Puis s’alourdit dans la répétition. Même son acte de pur vandalisme semble presque aseptisé. Mais ces feuillets d’un livre nouveau, chez un poète, qu’est ce ? Si ce n’est des poèmes pour sa belle qu’il renie, de même pour son œuvre qu’il jette, en pleine révolte. Remarquons que ces trois dernières phrases fonctionnent avec le même poids, mais le narrateur n’entre pas dans l’intériorité de cet homme alors que tout prêterait à l’écrire : il ne laisse voir qu’un immense blanc chargé d’intentions. Reste un doute au lecteur : ce poète est-il un menteur, un beau parleur psychopathe qui ne se préoccupe d’aucunes manières de son âme, ou y a t-il une lutte interne qui ne peut déborder sur le réel et que l’on ne peux exprimer, même avec des mots ?

Deux heures de la nuit sonnèrent : il s’étira.
— Ce battement de cœur est, vraiment, insupportable ! Murmura-t-il.

 

Il semble se plaindre pour la première fois de sa vie, avec tout l’agrément de l’adjectif insupportable qui n’est pas dilué par l’usage et employé dans son véritable sens. Le battement de cœur est une analogie à sa souffrance profonde, sensitive. La temporalité est fixé et il n’y aucuns doutes sur ce qu’il s’est passé durant cette prolepse : il n’a pas fermé les yeux.

Il se leva, fit retomber les rideaux massifs et les tentures, alla vers un secrétaire, l’ouvrit, prit dans un tiroir un petit pistolet « coup de poing », s’approcha d’un sopha, mit l’arme dans sa poitrine, sourit, et haussa les épaules en fermant les yeux.

Tout est dit en une phrase, il n’a pas la moindre hésitation. Ses actions sont prémédités, pensez vous : il s’est donné le temps. Mais de quelle manière se suicide t-il ? Il commence par se cacher, comme si-il convenait de protéger un regard témoins, en pleine nuit. Puis il sort l’arme qu’il possédait déjà, s’installe et sourit. Sourit ? C’est là l’ironie devant ses faiblesses, l’aveu pathétique de sa fatalité, de son abandon face au destin et de son incapacité à y répondre une fois de plus. Tacite disait qu’il a plus de grandeur à supporter le poids de l’adversité qu’à s’en décharger. Mais est-ce une femme, ou le poids de sa vie ? Personne ne l’a jamais comprit et en parlant à Lucienne à cœur ouvert, il s’est mit à nu, plus que jamais. Si même elle ne le peux, qui le pourrait ? Un autre homme disait que les grandes âmes ne se plaignent jamais, et lui ne se plaint pas.

Un coup sourd, étouffé par les draperies, retentit ; un peu de fumée partit, bleuâtre, de la poitrine du jeune homme, qui tomba, sur les coussins.

Il n’y a rien de plus à comprendre… Il s’est tué.

Depuis ce temps, lorsqu’on demande à Lucienne le motif de ses toilettes sombres, elle répond à ses amoureux, d’un ton enjoué :
— Bah ! que voulez-vous ! Le noir me va si bien !
Mais son éventail de deuil palpite, alors, sur son sein, comme l’aile d’un phalène sur une pierre tombale.

 

Ô terrible comparaison, tu l’aimais et il s’est mis à mort… Vous abattant d’une seule balle. Toi qui est loin, dans un autre paragraphe, comme une extension de ce qu’il reste, t’en veux tu d’avoir été dure ? Ton chant lexical de la mort avec le deuil, le noir, la toilette sombre, la pierre tombale en est le signe. Mais tu as choisit la vie malgré ce qu’elle comporte de lourd et un renouveau semble déjà poindre à ta porte car tu es enjoué sous ta tristesse, morte devant tes amoureux qui te redonneront un peu de joie au ventre, et tout porte à croire que tu seras forte, Lucienne.

Auguste de Villiers de L’Isle-Adam

De tout cela, j’aimerai en tirer un peu d’empirisme. Si le suicide est arrivée, c’est d’abord parce qu’ils ont manqués de communications. Le poète, enfermée dans sa bulle égotique, cherchait à tout prix à s’en défaire. De sorte qu’il a regardé son illusion d’être, en se persuadant que l’impasse resterai perpétuelle, et du fait même de son abandon, n’a pas fait l’effort du peu de changement, de se prendre par les gonades et d’oser, la simplicité. « Reste ! » La femme, de son coté a commise l’erreur de vouloir le tester et ne l’a pas relevé ensuite. Mais en terme d’amour, passé le jeu des séductions, y a t-il encore besoin de se confirmer ? Une relation ne devrait-elle pas reposer sur un partage, une confiance, une force ? Au lieu de jouer à qui tape l’autre pour se prouver que l’on s’accroche, à s’établir par un dominant/dominé, Un je te fuie, tu me fuis, nous fuyons, à s’injurier pour compenser, à se construire par la destruction et à s’étrangler par des choix assumés qui n’ont rien de l’amour, mais tout de la haine, à se cracher au visage la sincérité du désir, à cacher son âme par peur d’en défaillir : c’est écœurant ! J’ose croire que la vérité d’un cœur qui parle a plus de force que milles mensonges et s-il doit souffrir parce qu’il ne trouve en face aucunes réponses, même en acceptant ce qui existe de vil, alors il ne peut qu’aimer le monde dans son sens le plus large, jusqu’à ce que s’approche une tendresse, un peu d’attentions, un peu d’humanité auquel il répondra de la manière la plus naturelle, sans jugement. L’Amour a un commencement, souvent une fin et ces petites morts sont un souffle de renouveau. Qu’apporte cette ironie si ce n’est une glorification de l’abattement, un peu d’amertume devant la réalité.

Dorian Clair | 2014-12-09

L’Inconnue

 

Pour Marta Giné Janer dans son étude des contes cruels, Villiers de L’Isle-Adam fait dire à sa protagoniste dans « l’Inconnue », que l’homme cherche dans la femme un secret, une autre vie, une réalité mystérieuse. Puis, elle lui fera associer femme, art et amour dans un même infini qui angoisse et sauve de l’angoisse. L’affirmation semble exagérée car l’histoire narre l’unique première rencontre entre une sourde et un jeune châtelain amouraché. Est-ce un abus d’interprétation ou y a t-il une relecture plus profonde ? Nous nous interrogerons sur la pertinence de cette déclaration en observant les paroles de l’inconnue, puis ce qu’il se dégage d’idéel chez Villiers de L’Isle-Adam.

L’inconnue est porteuse d’un secret à double profondeur « Vous en faire l’aveu serait vous attrister. » A cause, ou grâce à l’handicap physique, elle s’affirme dégagée de la surdité mentale et se pose dans une place analytique où elle décrit l’homme comme attiré par une énigme qu’il doit deviner pour séduire et expose ainsi : « Vous prêtez aux femmes un secret, parce qu’elles ne s’expriment que par des actes. ». Et renchérie en disant : « Un secret, si terrible qu’il soit, s’il n’est jamais exprimé, est identique au néant. » De sorte qu’elle ne s’inclue plus dans ce comportement humain qu’elle tourne à la dérision, avec amertume.

Cela correspond à l’affirmation de Mme Janer, toutefois, elle lui fait également dire que l’homme cherche dans la femme une autre vie. Quel sens faut-il y voir ? L’homme cherche t-il la proximité d’une autre vie ou veut-il vivre différemment ? Lorsque Félicien dit : « vient vivre ensemble » l’Inconnue rétorque que « la vie prend des caractères d’intimité » et si l’on passe outre la valeur relationnelle pour une passion sensuelle, il y a impasse. Or, sans l’ouï, elle est infirmée de la « qualité » nécessaire car elle ne peut connaître « la façon dont je suis conçue par vous ». Nous en retirons que l’homme se remplit de l’image de son amante : Il se transforme et c’est ce qu’il cherche.

La femme, elle, aime en s’enveloppant de son image estimée. Pour ainsi dire, l’amour emprunte plusieurs formes et serait décrite comme une réalité mystérieuse. La réalité n’est pas à prendre dans un sens matérialiste, plutôt comme un système fonctionnel en dehors de notre entendement. Cette constatation n’est pas dictée explicitement par l’Inconnue, mais plutôt par Villiers de L’Isle-Adam qui tente d’en retranscrire quelques traits : « Le visage de cette femme venait de se réfléchir dans son esprit comme en un miroir familier. » ou encore : « Une magie de pensées presque divines » et fait parler l’Inconnue ainsi : « Je reconnais votre âme dans vos yeux ».

Les doux mots s’assemblent à loisir et sonnent pour le rêve du plaisir. La Femme, l’Art et l’Amour, comme trois idéaux, sont chacun définis d’une connivence universelle aux limites flous. Ces notions se retrouvent étroitement liés : « La forme que vous donnez à mon être dans vos pensées […] tend à se projeter dans la Lumière pour s’y fondre et passer dans cet infini que nous portons en notre cœur. » Villiers exprime la Femme par son Art en définissant son interprétation de l’Amour. Marta Giné Jager les dit associés, dans un même infini comme s-ils étaient interchangeable par leurs aspects absolues et cette permutabilité se retrouve régulièrement tout au long du récit. Tel l’Art qui exprime l’Amour pour la Femme : « L’éclair illumine d’un seul coup, les lames et les écumes de la mer nocturne […] ainsi l’impression, dans le cœur de ce jeune homme, sous ce rapide regard »

Si les exemples abondant : c’est peut-être que l’idéaliste comte de la Vierge, « élevé en poète ce fier jeune homme » est une part d’être de son écrivain. Ce dernier profite de sa capacité logique dans l’abstrait pour déformer peu à peu sa vision idéale en une monstruosité qui expurge une angoisse, une crainte qui déteint sur le protagoniste. « Il se sentit effrayé » puis « Le jeune homme était devenu sombre : ce qu’il éprouvait, c’était de la terreur » Des vérités frémissantes d’observations empiriques dégageant l’obscur de la séduction : « Tout homme homme flatté de se croire le divinateur attendu, malverse de sa vie pour épouser un sphinx de pierre. » et tout ce qu’une nature haute peut affronter de lugubre : « Si vos expressions filtrent jusqu’à son cerveau, elles s’y déformeront, comme une source pure qui traverse un marécage. »

Mais d’après Marta, cela sauverai également de l’angoisse… Elle trouve raison dans le fait que la conscience d’une chose entraîne une élévation permettant d’éviter les même erreurs par la suite, et Villiers de L’Isle-Adam semble nous aider directement avec des avertissements : « Ceux qui se sont épousés inattentifs à leurs paroles reçoivent le châtiment irréparable du peu de valeur qu’ils ont accordée à la qualité du sens réel, unique ». Sa protagoniste s’habille ainsi d’un idéalisme lucide « Je ne profanerai pas ma vie pour la moitié de l’Amour. », qui trouve sa force dans l’action effective « Une femme sincère, ayant, enfin, le courage de ses opinions. », en effaçant tout ce que le manque de conviction contient de regrettable.

Nous avons constaté que la protagoniste affirme effectivement que l’homme recherche un secret, une autre vie chez la femme. En revanche, c’est Villiers de L’Isle-Adam qui tente de retranscrire la réalité mystérieuse à travers son écrit. La Femme, l’Art et L’amour y sont étroitement liés dans la forme et le fond. L’idéal qui s’en dégagerai est peu à peu écrasé par l’inconnue sous des axiomes terribles et dans le même temps, cela nous avertit de ne pas faire certaines erreurs. Marta Giné Jager a effectivement raison dans son affirmation, reste à espérer que l’inconnue se trompe, car sa vision est des moins plaisantes mais… Comment oublier les mots pressentis qu’on n’a pas entendus ?

Dorian Clair | 07/01/2015