Le Jugement

Le Jugement de Maxime Ginolin dit MagiCJacK peut-être qualifié d’œuvre totale car il réalise, scénarise, joue, monte et signe la musique : son message est celui d’un parcours de vie emprunt d’une caractère tranchée. Son décor est minimaliste, composé d’un fond noir théâtral, d’un fin halo de lumière pour le prévenu et l’avocat Maître Watson, d’une table suprême pour le juge, d’un rétroprojecteur pour l’expert Dr Karapowski, et d’un alignement de chaises pour un jury d’animaux éclairés dans les temps décisifs. Nous avons affaire au procès d’un lobbyiste, David Carniste, représentant du capitalisme et de la corruption humaine : son nom est en référence à une idéologie :  « Le carnisme ». Celui-ci est accusé de l’extinction de la vie sur la planète et ses détracteurs nous montrent les tenants d’un tel aboutissement. Le but n’est pas tant de juger l’homme, mais d’amener le spectateur à une réflexion en le poussant à l’action. Nous allons chercher à comprendre de quelle manière cette prise de conscience collective parvient à nous convaincre en analysant le jeu d’acteur et la technique cinématographique, puis en observant la construction du discours.

De tous les moyens rhétoriques employés, l’actio de MagiCJacK est le plus percutant, d’autant qu’il incarne les divers personnages en les distinguant par les costumes, le thème musical et surtout la voix, car le maquillage reste le même… Il combine de subites emportements raisonnés à des profondeurs sensibles, en jouant sur une parole forte aux inflexions fluctuantes et pédagogiques. Mimiques faciales, de main, déplacements convaincu et blocage du buste font que nous lui accordons un charisme d’autorité, d’autant que les gros plans en courte profondeur de champ sont employés pour mettre en avant l’émotion des personnages, ce qui fait appel à notre empathie.

Cela lui permet de porter un discours complexe, exubérant, exposé en attirant notre attention sur ce qu’il dit. Appuyé par une réverbération discrète qui amplifie ses mots (car le retard entraîne une difficulté d’écoute et oblige à se concentrer en tendant l’oreille), il mêle à cette réalité parlée des images trashs/documentaires, parfois publicitaires, qui étayent son sermon dans une allure réaliste d’urgence et de nécessité.

En parallèle, les axes de la caméra vont mâcher les pensées du spectateur : ne sont-elles pas lisibles dans leurs plus grandes simplicité ? Une plongée pour écraser sous l’argumentaire (en grande partie pour M. Carniste qui est déjà au sol, avilie) et contre-plongée pour rehausser les autres en leurs confèrent une stature épique. De sorte que notre impression va hiérarchiser les personnages et nous faire prendre partit pour MagiCJacK. Par ailleurs, lorsque celui ci est filmé sur un axe neutre, cette stabilité visuelle me donne la sensation d’une puissance prête à exploser…

Les mouvements de camera sont employés à suivre l’action, mais parfois la grue ou le travelling se dégagent de cette habitude pour se mettre à interprète le texte visuellement d’une pincée abstraite et poétique : ce peu de rêve libère la tension qui se forme à mesure que le film avance, en rendant espoir…

Mais que serait tout cet attirail d’effets sans un plaidoyer complet ? La présentation de M. Carniste et les chefs d’accusations font office d’énonciation des différents thèmes comme s-il s’agissait de l’introduction d’une dissertation. Ils vont graduellement de l’agroalimentaire au nucléaire, puis des massacres à l’extinction de races, sous la forme d’un « J’accuse » de Zola… M. Carniste cherche à fuir ses responsabilités à diverses reprise, sur plusieurs tons, et n’apporte pas de véritable argumentaire, si ce n’est par la dimension primitive de ses réactions : « La viande, c’est bon ! » Contre lui s’oppose une accumulation de chiffres, de morales, d’éthiques et de conclusions qui s’étagent entre les trois accusateurs via des monologues emphatiques.

Ce rapport de force invite à se ranger du coté de la raison, mais le manque de défenses pose quelques doutes quant à l’intégrité de M. Ginolin… Ne serait-ce pas de l’information dirigée ? Celui-ci a cependant une quantité notable de sources reposent en grande part sur des documentaires préexistent, tous cités au générique, et il se place sous l’autorité de deux références que sont Krishnamurti et Isaac Bashevis Singer. Le terme spécisme en tant que mot nouveau (1970) est une victoire de la conscience, autant qu’un habillement des propos sous une philosophie, et cela montre que l’engagement, bien que virulent, est basé sur une réflexion construite autour de recherches lui discernant l’érudition nécessaire à la prise de paroles. De plus, la longueur du film montre qu’il y a beaucoup de travail (bénévole) derrière et si la volonté était véritablement malveillante, brûler un Mac-Donald eu été plus rapide…

Sa volonté est d’éclairer et il nous séduit par divers traits d’esprits : « Dix minutes de plaisirs gustatifs » qui est leitmotiv ou encore « Un végétarien pourrait rouler toute sa vie en Hammer qu’il polluerait dix fois moins qu’un mangeur de viande roulant à vélo. ». Ce genre de contre-pieds finit de persuader sur sa lucidité, et lorsqu’à force d’exclamations « C’est tout à fait minable ! », que l’idéation est suffisante, MagiCJacK va discourir regard caméra et impliquer son spectateur indirectement… Il prend l’exemple d’un moustique, qui, aussi petit soit-il, est responsable et que ceux qui n’agissent pas se cherchent des excuses : il parle de nous sans désignations frontales, de sorte à nous laisser l’envie de devenir ce moustique…

Enfin, la dernière déclaration de M. Carniste est l’expression de la haine : si les spectateurs avaient encore des doutes, il ne se rangeront pas de son bord ! La conclusion « Aux yeux de la souffrance, tous les animaux humains ou non humains sont égaux entre eux » pourrait faire office d’amendement dans la constitution, et de revendication plus sérieuse si le mouvement venait à grossir encore (Bientôt un million de vues sur la vidéo officielle). Les deux dernières scènes sont libératoires par le comique, à condition d’agir, car « il n’y a plus le choix. »

M. Ginolin résume un problème mondial dans sa globalité par la mise en relief de différentes aberrations culturelles, sociales, politiques, économiques,.. Il emprunte la forme d’un diatribe qu’il interprète sur toutes les facettes cinématographiques : son jeu d’acteur, son travail des plans au niveau des axes, des mouvements, son montage, ses piques narratives et sa musique sont là pour servir un discours construit, réfléchit. Il s’appuie sur d’autres travaux pour revendiquer une prise de conscience forcée, nécessaire et nous intègre à son discours, car nous sommes concernés. Ces éléments sont le fruit d’une remarquable énergie maîtrisée, et à curieux lambda trouvant de prime abord le sujet risible, puis persévérant après le visionnage, celui là devra se défaire de son humanité, car s-il existe un pas entre l’action et la compréhension, il n’y a en revanche aucunes failles de sensibilisations.

Dorian Clair | 2014-12-18