Le dernier festin

 

EXT – SOIR – RUE

Dans ses yeux, c’est un long regret parlant. Ses poches troués, sa bouche hagarde et son bouc mal taillé postichent son regard contre la montre. Il chausse une vieille paire de basquettes, puis soupire : le dernier lacet est mit. Il ouvre son sac… Une couverture laisse rouler une bouteille au sol. Il la suit du regard, se lève, la récupère, l’ouvre et… vide ! Il la jette dans une poubelle pleine et retourne à son poste, assit dans la rue, un gobelet quémandeur en signe de soumission. Un BENEVOLE croix rouge, le reconnaissant, l’aborde.

BÉNÉVOLE
Ferme.
Pas de maraude se soir, on est sec.

INDIGENT
Après une dizaine de secondes.
Chier.

BÉNÉVOLE
Le regardant, soupçonneux.
T’as de quoi ?

INDIGENT
Faisant la moue.
Off…

BÉNÉVOLE
Sarcastique
Ça fait presque une semaine. (Une pause) Tu mendies maintenant. (Il sort quelques pièces et lui tend) Prends. (Insistant, devant le refus de l’indigent) Laisses la fierté.

INDIGENT
Agacé, cherchant a faire abstraction de l’autre.
Ta gueule et dégages.

BÉNÉVOLE
Agacé.
Faudra bien que tu manges.

Le bénévole se lève et laisse tomber ses pièces, avant de claquer les talons.

INDIGENT
Lorsqu’il s’est éloigné, il ramasse les pièces et chuchote au lointain.
Merci, gars. Sois béni.

EXT – CRÉPUSCULE – SANDWICHERIE

INDIGENT
Comptant ses pièces.
Me manque dix centimes. Pouvez me faire crédit ? Je rembourse demain, juré.

VENDEUR
Sans même le regarder, agité à ranger sa boutique.
Et puis quoi  ? T’as rien, tu te barres.

INDIGENT
Insistant, en grand père faisant sa morale.
Ça fait une semaine que j’ai pas bouffé, pouvez bien faire un effort…

VENDEUR
Cassant.
Fallait pas acheter la picole. C’est mon heure de toute façon, je ferme. (Il appuie sur un interrupteur, le rideau descend.)

INDIGENT
Retenant l’enceinte métallique.
Attend, j’vend ma montre. C’est tout ce qu’il me reste. Pour un sandwich. Si-il vous plait…

Le vendeur s’arrête, réfléchit, s’empare de la montre, lui fait signe d’attendre, et ferme complètement boutique.

INDIGENT
Surpris.
Eh ! Mon sandwich ! Ma montre ! (Cognant contre le métal) Eh ! J’appelle les flics moi !

VENDEUR
A travers la parois de métal.
C’est ça ! Appelles les flics ! On verra bien à qui elle appartient, la montre !

INDIGENT
Crachant sur la boutique.

CONNARD !

Il envoit un coup de pied, puis un second résonant dans le silence.

INDIGENT
Une dizaine de secondes.
Chier…

Il retourne à son poste, le pas lourd.

EXT – NUIT – RUE

Assit, se balançant d’avant en arrière afin d’oublier, l’appel de l’estomac ne fait pas illusion. Voyant passer une petite vieille, les cabas pleins, il l’interpelle.

INDIGENT
Désespéré.
Madame, excusez moi, je…

Même pas un regard, qu’elle se met à courir. Un aboiement dans la nuit. En face, à travers la fenêtre, il aperçoit un chien nourrit par son maître. Un poulet entier : de la vrai viande ! La faim cris dans ses yeux. Nouvel appel de l’estomac. Ses yeux s’abaissent sur la poubelle, la poubelle semble le regarder. Il y a un tacos à moitié finit. Il se lève, traverse la rue et se positionne face à elle, sans oser y toucher. Il regarde à droite, à gauche, soulève le couvercle. Une mouche s’échappe. Son Bzz Bzz virevolte de ci, de là. L’odeur lui fait froncer le nez. Retenant sa respiration, il plonge tête la première. Il ressort, les mains pleines de pourritures, nez à nez avec un couple bourgeois.

LE BOURGEOIS
A sa femme.
Si ce n’est pas honteux, de nos jours… (A l’indigent) Monsieur, ce ne sont pas des manières… (Voyant la main tendu de l’indigent) Enfin… je voulais vous prévenir.

INDIGENT
Vous n’auriez pas une p’tit pièce ?

LA BOURGEOISE
(Choquée)
Viens Louis, ne rentrons pas dans son jeu.

Le couple s’éloigne. L’indigent s’assoit, regarde le tacos pourrit, et croque dedans.

Fin

Dorian Clair, 2011

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