La Rue, l’attente

Impression et réalités des attentes quémandeuses

Je n’ai rien compris. C’est la conclusion de cette enquête. Je n’ai rien compris car il me faudrait plusieurs années pour en saisir l’essence. En quelques semaines, je peux avouer l’ampleur de mon ignorance, pas plus.

Quand je l’ai vu pour la première fois, c’était confus et détourné. Bien sûr, l’attente dans une maternité, l’attente d’un condamné à mort ou celle de Godot feraient d’excellents projets avec leurs notions d’urgence et d’absurde. Pourtant, je l’ai vu, et il tendait la main. Il a fait ce geste. De regarder sa montre, son dernier bien. Il a murmuré l’heure et l’a rangée.

Le mendiant attendait.

Il était vieux, très vieux, le visage consommé par la ruine. Je lui tendais une pièce. Il n’avait même plus la force d’un merci. Il le murmurait, comme si tout cela était loin pour lui. Comme une non-vie spirituelle… Attendait-il vraiment une pièce ? Pourquoi lui ai-je donné une pièce ? Répondais-je à son attente ? Ou à la mienne ?

Si la lassitude est l’œuvre de l’attente, elle provient du désœuvrement de l’homme.

Quelle étrange sensation que de se retrouver face à un homme dont on sait que rien ne changera l’existence. Il me semble que je devais comprendre son attente. Découvrir ce qui se cache derrière ses regards. Le sien, et celui des autres.

La démarche…

Comment saisir ce que ces hommes, ces femmes, attablés aux repas de la misère mangent chaque jour ? Comment découvrir ce qui les forment ? La rencontre avec des dizaines d’entre eux, bien sûr ! Des réflexions, aussi ! Mais… Tout cela répond partiellement au paradigme… Pour comprendre, il faut être. Pour être, je devais moi aussi vivre dans la rue, et attendre.

Je me suis donné une semaine : pas d’argent. Pas de nourriture. Pas d’habitation. Rien. Juste ma capacité à survivre en système D, en marge de la société.

puis attendre…

Mon équipement de la semaine. Une tenue de l’attente : celle d'un punk

Fil conducteur

Pour guider ma démarche, et ne pas réduire l’attente à des difficultés ponctuelles – comme trouver de la nourriture, un squat, etc… – j’ai décidé d’interroger la foule d’un millier de nos concitoyens (quelque soit l’âge, le sexe, ou le milieu). Leurs réponses me permirent d’établir les grandes lignes des considérations, des sentiments et de la vision de nos contemporains vis à vis des mendiants. Des questions aux réponses simples… Des réponses qui cherchent une justification au don. A mon sens, en répondant au même questionnaire, de l’autre coté de la barrière, là où l’ego s’efface, tout comme l’humilité contre la vie, je pouvais trouver ce que les gens ne voient pas. Comprendre l’attente, mais sans préjugé. Supprimer, grâce à leurs réponses, la barrière du connu, et m’enfoncer un peu plus dans cet autre monde.

Poser des questions ? Mais à qui ?

Interroger des passants dans la rue, c’est peut être le seul lieu où l’on vous coupe ouvertement la parole d’un : « Nan, merci », accompagné d’un geste dédaigneux, et souvent d’un : « J’ai pas le temps. »

Amusant de constater que l’attente est du même ordre pour faire un sondage que de tendre la main : les deux se passent dans la rue, les deux sont traités avec une courtoisie vissée, voir rejetée… Comme si entrer dans la sphère du passant était pendable… J’ai interrogé des tas de gens. Parmi eux, certains avaient des trains qui partaient dans moins d’une dizaine de minutes et qui ont prit le temps de me répondre. Le  « J’ai pas le temps  » n’est pas une vraie excuse, seulement un petit mensonge social qui agit comme un faire-valoir chez les personnes peu sûres d’elles. Il en va de même pour le  « J’ai pas d’argent.  » qui répond négligemment au mendiant, sans en tenir compte.

La rue n’a pas de visage, car on y croise rarement deux fois la même personne…

S’impliquer, ne corrobore pas l’intérêt pour le sujet. Les personnes les plus répondantes étaient simplement emballés à l’idée de faire un QCM. Combien ai-je entendu de : « J’adore que l’on me pose des questions ! » Même si l’échantillon d’un millier de personnes qui se présélectionne n’est pas représentatif de la majorité, je crois que cela suffit pour quantifier les tendances et établir une base solide. Une base à vérifier.

Alors, il se substitue en imagination à la personne qui est en face de lui ; il se demande s’il lui plairait d’être traité de la même manière, et sa décision sera d’autant plus morale qu’il se sera mieux identifié à la personne dont il était sur le point de blesser la dignité ou les intérêts. La morale Anarchiste (Kropotkine)

 

Tout ce qui te répugne, ne le fais pas non plus aux autres. Shayast-na-Sayast (Zoroastriens, -1000 av JC) Fait aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fassent dans la même situation.

Le rapport tacite

Il y a deux vecteurs dans l’attente : celui qui subit (le mendiant) et celui qui répond (le passant). Être en attente, c’est s’attribuer une image. Cette image permet au percepteur d’identifier la souffrance en s’y substituant. Si la notion de pitié intervient, le geste moral met à pas l’ego en faisant passer le collectif au dessus de l’individuel. C’est une pression personnelle qui permet d’accomplir la nécessité des autres.

Cet homme n’attend pas seulement pour lui : il espère aussi pour son chien.

Qu’est ce qu’un don intéressé ?

C’est donner contre de la reconnaissance. C’est une part indéniable dans l’attente. Celui qui donne, attend un merci en retour, une certaine compassion pour l’effort financier. Comme s’il se coupait la jambe par amour de l’autre et que cela méritait un signe dans sa direction qui prouverait son existence… Donner serait une manière de se prouver sa matérialité en passant par une preuve extérieure. C’est ce qui fait chaud au cœur : de se savoir plein, de ne pas être du néant… L’effet peut durer un certain temps, car la conscience se repaît d’un fait qui se dit remarquable.

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L’attente souligne la solitude : un don, c’est aussi un contact humain

L’attente… un phénomène double-sens ?

On traiterait d’ingrat celui qui ne lèverait pas la tête pour dire merci. Le pauvre doit déclamer. Mais… N’est ce pas une attente du riche ?

Le merci est la condition sine qua non du don intéressé : l’ingratitude supprimerait les bienfaits spirituels. Malheureusement cette attente instaure un rapport tacite de domination : le riche oblige le pauvre à reconnaître son existence : il le transforme en objet de sa volonté. En terme de rapport humain, c’est presque un viol…

Le yeux du mendiant sont des miroirs payés pour le plaisir de notre âme.

N’avez vous jamais remarqué une certaine honte à donner ? L’argent et le salaire sont certes tabous en France, mais ce sentiment provient, à mon sens, d’un certain remord.

Tactique d’approche

Le passant fait généralement quelques pas pour voir le contenu de l'écuelle. Il y a toujours un pièce ou deux pour confirmer la demande. S’il se résous à donner, il se cache, avec le contenu de son porte-monnaie. Pour se faire, il fait mine d’observer la vitrine de la boutique en face, ou passe dans une rue transversale. Il se cache, car il ne veut pas que le mendiant voie l’étendue de ses richesses. En effet, il ne donnera pas tout. Il choisit ses pièces en opposant deux efforts : celui de perdre l’argent, plus ou moins nécessaire à son existence, et l’appel de l’attente. C’est le combat de l’ego contre la morale personnelle.

Enfin, il s’approche rapidement et en lui donnant la pièce, lui rappelle une fois encore sa chute et l’inconfort de l’échec. La plupart du temps, il s’éloignera rapidement, comme s’il refusait le regard. Le mendiant ne s’en défend pas, il dit merci. La reconnaissance fait office de consentement, de baume au cœur. Le passant a pris son plaisir, en faisant abstraction de l’indigent. Celui-ci cache les pièces acquises au fur et à mesure des dons, pour pas qu'il n'y en ai "trop" dans l'écuelle. 

Malheureusement, chez les mendiants, c’est une dague dans le cœur. L'égo est piétiné. L'humilité, fracassée. Tout ce qu’il reste, ce sont des débris de servitude, et de soumission. Les gens de la rue n’ont plus rien à se prouver : ils se souffrent en permanence, et ça n’a pas de fin. Tant qu’ils disent merci, avec suffisamment de conviction, ils auront de l’argent. Alors ils mentent ! Toujours ! J’ai menti à des tas de gens en acceptant. Je n'en voulais pas. Les mots m’affaiblissaient : être l’usine du réconfort des gens, ça n’a rien de simple. Ça vous vole toute votre énergie et ça vous incite à la rage, à la colère. De l’aigreur face au rejet des contemporains.

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L’escalier de l’attente sociale : un pas à l’ombre et c’est la chute…

Bonus 1 

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Attente de Dieu : volonté qui traverse les siècles.

Attente de vie : les relations humaines.

Les nourrir

Constatons le discours : je leur donne un sandwich pour éviter l’achat d’alcool, séducteur sur le principe, mais rapidement faux dans les faits. J’affirme qu’en une journée, j’ai obtenu au mieux, un sandwich, en retour d’une flopée de pièces. La réponse relève plus d’un bon sens, que d’un véritable engagement intellectuel. En effet : c’est beaucoup plus reposant de donner une pièce que de faire la démarche d’aller chercher du pain. De plus, c’est un don qui ne répond pas à l’attente. Un camarade de rue, Jérôme, que le divorce ruina, m’en parlait en ces termes : « Il y a déjà la soupe populaire, je vois pas pourquoi j’accepterais leurs saletés ! Regardes mes dents : pourrîtes par le sucre… »

L'expérience prouve que les offrandes gustatives sont systématiquement de la mal-bouffe ! J’ai pris trois kilos dans la rue ! A manger des saloperies ! Petits pains, viennoiseries, pizza et même des hamburger-frites ! Est-ce vraiment ce que les gens consomment chez eux ?

Freegan

Pour remplir mon quota légumes, j’ai découvert le freeganisme : être freegan, c’est être déchétarien, c’est à dire, manger dans les poubelles…

Le luxe est devenu accessible a tous ceux qui travaillent légalement. Manger et dormir doit l’être à ceux qui ne foutent rien officiellement ! Site Freegan.fr

 

Attention ! Ce ne sont pas des restes moisis, mais des plats sous emballages dont la date de péremption n’est parfois même pas dépassée ! Il faut franchir le cap de la  »peur » instruite dès notre enfance du danger des potentielles infections bactériologiques d’une gangrène putréfiée, cachée au fin-fond de la poubelle. Celles des grandes chaines de consommation sont propres. (Carrefour, Franprix, etc…)

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S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche !
Marie Antoinette – Confessions (Rousseau)

« Les poubelles sont des cornes d’abondances crées par le capitalisme ! » m’avait soufflé le premier freegan que j’ai rencontré. Il m’avait instruit de la plus belle des manières : en ouvrant une benne et en me fourguant dans les bras bien plus que ce que je pourrais manger en une semaine. Toute mes attentes sur la nourriture s’effondraient…

Merci Carrefour, mais cela me pose question : si l’on peut manger à sa faim dans les poubelles, quelle valeur réelle possède l’argent ? Le désir de consommer n’est-il pas une attente crée artificiellement par la publicité ?

Un ancien chef d’entreprise en faillite, vivant dans la rue depuis deux ans, m’a expliqué le fonctionnement : les banques fabriquent de l’argent avec les dettes (sans que ce soit interdit…). Et pour que le système continue de fonctionner, il suffit de consommer. Le processus est tellement simple qu’il est aberrant. De quoi dégoutter les amateurs de SF…

L’argent est une nouvelle forme d’esclavage, il se distingue de l’ancienne simplement par le fait qu’il est impersonnel, il n’y a pas de relation humaine entre le maître et l’esclave. Léon Tolstoï

 

Puisque l’argent n’a finalement pas de valeur, qu’il n’est qu’une idée symbolique, qu’attendons nous en tendant la main ? Ce n’est pas strictement matériel…

L’anecdote ! J’ai trouvé des pâtes périmées depuis trois mois, j’en ai mangé, et suis toujours en bonne santé. Grâce aux conservateurs, la nourriture est immortelle ! Incroyable ! Mais si les bactéries n’en veulent pas, nous attendons nous à ce que le corps en veuille, lui ?

Statistiquement, on pourrait y croire...
N’auriez vous pas répondu la même chose ?

Et c’est pourtant faux : je me suis vêtu de tenues différentes, afin de voir si je recevais la même quantité d’argent.

L’attente chez un étudiant

Ma tenue de tous les jours. Avec une moyenne de 12 E de l’heure en grosses pièces (1 ou 2 E). Je vous laisse juger de la quantité… J’ai une bonne frimousse de français pure souche : en tirant une tête de désespéré total, la réaction commune est de se dire que je n’ai rien à faire là, que je suis un pauvre étudiant  "en rade", et que j’ai vraiment besoin d’aide. J’incite à la pitié, et c’est le moteur du don. En revanche, ce n’est pas le cas de ma tenue de la semaine (Punk à chiens) qui me rapportait en comparaison, 7 E de l’heure. C’est donc que certaines personnes seraient plus dans une situation d’attente que d’autres. Le passant voit et agit en conséquences. Il aura tendance à aider celui qui vient d’être déclassé. Comme si l’attente disparaissait avec le temps qui s’écoule dans la rue…

L’attente chez un musicien costumé

Qu’il est dur de se confronter à la rue ! Malgré mon cycle au conservatoire, je n’ai reçu que peu de pièces, et des petites (20 cts). Ce n’est pas que je joue mal, ni même que les gens ne soient pas réceptifs hors conditions, plutôt que je ne donne pas l’impression d’un besoin. Psychologiquement, chez le passant, lorsqu’un artiste propose sa musique, la pièce est donnée pour récompenser un effort que l’on juge digne. C’est payer contre un travail.

Nous en concluons que l’attente apparaît dans des conditions strictes. C’est une impression générale qui permet au passant de déterminer sa valeur. Le caractère peut-être renforcé par des pancartes ou par des démarches. Cela consiste à arrêter le piéton en lui parlant, en supprimant le problème de l’approche, et en lui demandant directement de l’argent, de manière invasive. Être en attente, ce n’est donc pas forcement être assis sans bouger, c’est peut-être un investissement de sa personne, donner de son temps pour obtenir quelque chose. Ceux qui ne veulent plus rien, n’attendant plus : une finalité dans la rue…

Des attentes sanctionnées par le racisme

Le préjugé racial est plus lourd que les aveux. Le racisme touche sévèrement toutes les minorités. Un couple de roumains de passage sur Nîmes me confièrent qu’à deux, ils gagnaient bien moins que moi seul… Idem pour les  « vieux » de la rue.

De plus, il n’est pas rare qu’un autre français  « pure souche » me vomisse son mépris en me fourguant quelques sous. Selon l’un d’eux, je n’ai pas à : « ramper comme ces cloportes » Le mot m’a pour le moins déboussolé : Y a t-il des gens que l’attente ne touche pas ? Qui restent insensibles à la misère ? Apparemment, oui… En réaction, je lui ai rendu non seulement la monnaie, mais l’ai éberlué par plus de possessions qu’il n’en aura jamais…

Je préfère être mendiant qu’inculte. Ce premier manque de richesses, ce dernier, d’humanité. Roland Barthes

Bonus 2 : Des attentes particulières

Un métier de l’attente : l’automate.

Jean-Luc est un automate. Sous forme de statue, il patiente immobile. Le chapeau est déclaré auprès des Arts de la Rue. Depuis 20 ans, qu’il pratique, il se dit toujours passionné. « Il y a des pompiers, il y a des médecins… et il y a des automates ! » D’après ses dires, il gagnerait une quinzaine d’euros par jours. Pour lui, se transformer, c’est dépasser sa condition de mendiant en s’élevant comme artiste de la rue. Position noble s-il en est.

L’attente comme démarche volontaire.

Murielle est dans la rue tous les jours depuis deux mois. Elle se bat contre la municipalité qui veut faire couper les arbres de la ville. Pour se faire, elle fait signer une pétition aux passants. Malgré son attente, elle ne se dit pas ennuyée, juste fatiguée que rien ne bouge : « On rencontre plein de monde ici. Dans la rue, chacun est au même niveau que les autres. Vous pouvez parler à un juge ou un conseiller municipal sans même prendre de rendez-vous. »

Amusant de constater que la plupart des gens m’ont demandé si je faisais partie d’un organisme… Ils avaient peur que je les engage…

Maraude /ma.ʁod/ féminin
(Par analogie) Recherche pour assistance auprès des sans domicile fixe.

Les logements sociaux : en attente de l’état.

Chaque nuit, une équipe de maraude part dans les premiers arrondissements de Paris, à la rencontre de ceux qui dorment dehors

WIKTIONNAIRE

Accompagné de Christophe, un salarié du Samu social et de cinq bénévoles, je suis parti en maraude. Notre objectif : distribuer nourritures et réconforts. Très vite, Christophe mène la roue. Il nous conduit jusqu’au lieu du rendez-vous. Là, quelques miséreux ! Il semble les connaître tous de leurs prénoms. D’après les discussions dans la fourgonnette, il en sait beaucoup sur leurs vies. Pour certains, je suis sûr que c’est le seul contact qu’ils ont de la journée.

Thierry

 

Lundi 12 mars. [Notes retranscrites de mon carnet de bord]

[…] S’approcher des sans-abris est difficile : ils vous rabrouent. Ils ne veulent pas de fausses-compassions, ni de contacts moelleux. Certains refusent même de discuter. Peut-être cherchent-ils simplement à être normaux ? Eux aussi rejetent les gens lorsqu’ils en ont la possibilité… Pourtant, on dirait qu’accrocher leurs regards est un privilège qui leur est propre : une glace après trois heures de soleil. […] Pour les photos : «  Dégage, je suis pas un objet, connard ! ». Je m’inquiète un peu pour mon iconologie… Il n’y en a que très peu qui acceptent (ils ont peur d’une manipulation médiatique de leurs images.) […] .
Il me faut un squat pour la nuit. […] Trouvé ! Une gitane prés de la cathédrale m’indique une sorte de parc à deux pas de la gare. […] A l’entrée, tagué en majuscule un 2+2=5 Référence au 1984 d’Orwell j’imagine. C’est un summum de végétal et de ruines industrielles. Une serre abandonnée, quelques voitures éparses, un petit toit où s’abriter… J’ai toqué à une porte raccommodée, passant la tête. « Qu’est ce tu veux ? » Le Squat est déjà habité, je m’y attendais un peu. L’homme me regarde méchamment. Faut pas se louper. Je lui réponds pas, je lui tends ma pipe allumée. Un sourire. C’était gagné.

Ce lieu dévasté par la ruine n’attendait que sa destruction…

Squat – Extérieur – Nuit

Les deux hommes bavardent à l’extérieur. Un bidon enflammé prépare le café en projetant de dansantes ombres sur la façade décrépie. Enfin… Bavarder…

Moi
Des amis ?

Lui
(Deux minutes de réflexions)

Ouep

Moi
Ici ?

Lui
Off !

Pas bien bavard le coquin. Mais au bout de deux jours de cohabitation, il m’expliquait déjà deux-trois trucs : lorsque la nuit vient, lorsque le froid devient si mordant qu’il en devient une idée fixe, il suffit de rembourrer ses vêtements de papiers journaux (ce qui crée une couche thermique). De la même manière, toujours dormir les chaussures aux pieds, et le sac entre soi et le mur. Les vols sont faciles lorsqu’il n’y a pas de porte… Il faut s’attendre à un sale coup, à chaque instants. Une sorte de stress perpétuel. Au bout de la semaine, c’est à regret que je l’ai quitté, car j’avais vu mon attente récompensée par des bouts de dialogues : il m’avait laissé pénétrer son domaine.

Les attentes dans sa vie

Thierry qu’il s’appelle. Ancien militaire refusant de faire le cadavre sur un champ de bataille. Ses parents : séparés par la mort. Une dispute, le fils n’a pas revu sa mère depuis 23 ans. Il n’a plus aucune attente envers elle, ni envers la société. Plus jeune, il a effectué ce choix de vie, volontairement. Il pensait trouver la paix intérieure.Aujourd’hui, il le regrette…

Les hommes attendent parfois de la vie quelque chose qu’elle ne leur donnera pas, et cette attente idiote, c’est leur but, leur passion. Pourquoi les hommes rendent-il creux ce qui est plein ? Eric-Emmanuel Schmitt

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« Attendre de la vie, c’est vouloir fuir la mort » Thierry

Le cas d’un anonyme

« … Le temps n’est pas le même dans la rue. Il semble s’étirer, se prolonger. On le voit passer. Mais il n’y a pas d’ennui. L’ennui, c’est quand vous êtes face à vous même. Ici, vous restez trois heures, sans bouger, à attendre dans un état végétatif. A un moment, vous êtes obligé de vous accepter, sinon l’esprit se déconnecte totalement du monde. Dans un sursaut de lucidité, vous tentez d’être en phase avec le réel, mais votre esprit n’a pas la force de lutter, de rester éveillé, et s’endort. Vous perdez votre journée. Avec la drogue, vous avez l’impression d’exister de nouveau… » (Commentaire retranscrit de mon dictaphone)

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« Vaut mieux vivre longtemps ? Ou voir passer le temps ? N’attends pas la réponse mon gars » Anonyme.

Fabrice

Fabrice, alcoolique depuis plus de cinq ans ne compte plus ses cures. Résultat, il est sans famille depuis deux ans. Notre rencontre s’est effectuée dans la rue. Je lui ai  "volé" son territoire et l’affaire tournant mal, je lui offre un peu d’argent pour la "location" de sa place. La discussion s’ensuivit.

« Ma copine, elle attend que je l’assouvisse, que je la vide ! »
Fabrice, parlant de sa bouteille.

Son approche de l’attente est d’un extrême que je n’ai trouvé nul part ailleurs. Quant il mendie, il attend 12 euros pour s’acheter une bouteille. C’est systématique. Je l’ai vu à l’œuvre. 12 Euros, Whisky. C’est un objectif… réalisable.

Durant tout un jeudi, je l’ai suivi et nous avons à deux, récolté en une heure de quoi s’acheter une bouteille. « Et de la bonne ! », Quant nous l’avons finie, nous sommes retournés mendier pour obtenir une nouvelle bouteille. Malheureusement, l’alcool ne change absolument pas la situation. Au mieux, sa perception. Il ne s’en préoccupait pas, privilégiant l’instant au lendemain. La petite attente à la grande. Il est regrettable de constater qu’à travers moi, il ne voyait qu’un camarade de boisson et ne voulant ou plutôt, ne pouvant tenir le rythme, je l’ai quitté en début d’après midi, lorsqu’il ouvrait sa troisième « Copine. »

Fabrice fait partie des mendiants difficiles à comprendre. Il a une élocution pénible, à cause de la clope et de sa « bibine ». Il est également l’une des personnes les plus lentes à s’exprimer que je connaisse et n’a pas peur d’un  blanc dans la conversation car il ne remplit pas l’espace sonore par du superficiel. Il m’a fait comprendre que nous avons une certaine attente dans la conversation, dans le sens où nous cherchons à nous divertir à travers elle, et donc, d’avoir peur d’ennuyer l’autre. Son raisonnement se tient et j’espère pouvoir l’appliquer. Parler à son rythme est un choix intéressant, non ?

[…] Faites hommage aux enfants inconnus et pauvres que vous rencontrerez. Vous verrez leurs yeux s’agrandir démesurément. D’abord ils n’oseront pas prendre; ils douteront de leur bonheur. Puis leurs mains agripperont vivement le cadeau, et ils s’enfuiront comme font les chats qui vont manger loin de vous le morceau que vous leur avez donné, ayant appris à se défier de l’homme. […] Le Joujou du pauvre. Baudelaire (Spleen de Paris)

Parmi les passants, seul un vieux philosophe m’a avoué répondre en fonction de ce que les conventions sociales lui ordonnent. Il invoquait pour lui, l’égoïsme de se donner une bonne image. De la désirabilité sociale. Les autres… seraient… Sincères ?

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Trouver un regard, une attente peu récompensée.

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Quatre heures d’attente.

Car ce regard n’existe pas ! Les passants ne regardent pas les miséreux. Ils détournent la tête ! Changent de trottoirs ! Je l’ai vérifié : dans une rue large, sur 100 passants, il y en a moins de 20 qui passent à coté du mendiant, pour 50 en temps normal. Sincèrement, vous qui lisez, vous dites bonjour aux SDF ? Vous les regardez ? Bien sûr, vous aussi, vous auriez répondu d’un simple regard… Je comprends, c’est une sorte d’investissement gauchiste. Du genre « Toi aussi t’es un homme, alors je te regarde dans les yeux »

Un homme qui avait fait un beau présent à Diogène de Sinope (le mendiant-philosophe) était loué de ses camarades. « Et moi qui ai mérité de le recevoir, vous ne me louez pas ? »

MAIS QU’EST CE QUE CA VEUT DIRE ? La société toute entière, non seulement ne répond pas aux attentes des sans-abris, mais n’a pas conscience de ce que c’est ! Un regard égalitaire est la convention à respecter. Comme si être tendance ou dans la norme, c’est afficher un regard égalitaire envers les mendiants. Où est l’égalité, lorsque l’autre se crève de misère ? Où est l’égalité lorsque la nuit, quelques salauds viennent vous tabasser pour leur simple plaisir ? Il n’y a pas d’égalité ! L’autre attend une pièce parce qu’il est dans la merde la plus noire et… il faudrait lui donner un regard ? C’est blessant, et c’est pédant !

Je n’évoquerais pas les 12% affirmant ne jamais donner : la suite de leurs manifestes affirme un certain penchant pour les idées de l’extrême droite populiste… Au moins sont t-ils honnêtes à ce point.

Aumône au malandrin en chasse / Mauvais œil à l’œil assassin ! Tristan Corbière

Car il faut conclure :

Parce que l’objet de l’étude est humain, il existe différentes séries d’approches : il n’y a pas une attente, mais des attentes. C’est un concept : chez les mendiants, il se matérialise à travers l’argent.

Pourtant, le phénomène n’est pas aussi simple car l’attente est à double-sens. C’est un échange de reconnaissance et d’argent. Le procédé est néanmoins coûteux en émotions chez le mendiant qui peut devenir misanthrope, et se replier sur lui. Un sans-abri refusait par orgueil d’entrer dans ce système qu’il qualifiait « d’insultant. ». Il suffit de s’asseoir dans la rue, un verre devant soi pour comprendre. L’actant objet est bien précis : le don de nourriture n’y répond pas, car le Freeganisme (qui repose la question de l’argent) et la soupe populaire font bon ménage. De la même façon, pour qu’une attente existe, il faut l’inciter avec une image correspondante : un musicien en est trop éloigné, un étudiant en plein dedans. Quant au racisme… Ceux qui subissent l’attente, le vivent d’une façon qui leur est propre : l’attente, c’est perdre sa journée, son temps, en échange d’un objet de plus grande importance. Chez certains, cet objet n’existe plus, sans doute à cause d’un chemin de vie trop dur. Chez d’autres, ce sont des substances qui permettent de ne pas sombrer dans l’inexistence, enfin, certains comme Fabrice, ont une attente pointue et réaliste en étant un homme de la rue, à part entière. Mais ce qui me semble grave, c’est l’irréalité sociale et inconsciente que le peuple projette sur les sans-abris. Préjugés, paradoxes, mensonges : le climat n’est pas favorable. Même lorsque qu’une réponse est donnée d’un bon esprit, son détachement de la réalité en fait une bévue grossière.

En partant, je pensais que ça se limiterait à quelques découvertes…

J’ai eu raison d’avoir tort.

En plus d’une expérience humaine unique et de rencontres exceptionnelles, j’ai eu le plaisir d’apprendre un mode de vie totalement différent. Exigeant, difficile et parfois dangereux. Je ne regrette rien, et j’en suis étonné.

Si je critique l’incompréhension entre ces deux mondes, ce n’est pas péjoratif.


Je n’ai rien compris. C’est la conclusion de cette enquête. Je n’ai rien compris car il me faudrait plusieurs années pour en saisir l’essence. En quelques semaines, je peux avouer l’ampleur de mon ignorance, pas plus.

Bonus 3 : Une vie faite d’attentes

Attendre le bonhomme vert, dans les embouteillages ou à l’arrêt de bus : une manière de rythmer sa journée ?

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Attendre son café : un plaisir sucré…

Remerciements :

A tous ces gens que j’ai croisé :
A ceux qui m’ont donné, et à qui j’ai donné.
A ceux qui se sont ouverts, et avons discuté.
A ceux qui ont accepté la photo et dont l’image reflète nos souvenirs. Merci.

Dorian Clair | 2012