La Chute

Le pianiste entre en premier, salue le public, puis s’installe au piano. Le chœur entre des deux côtés de la scène d’un pas rapide et énergique, puis se place en trois rangs façon chorale. Le piano commence à jouer. Ils chantent

Nous y sommes arrivés

Nous sommes la société

Nous y sommes arrivés

Pour tous vous mépriser !

 

Oui, c’est nous les riches, le haut, le best.

La crise, on s’en fout, ça ne nous touche pas !

Car vos problèmes d’argent

Nous feront vivre longtemps !

Fin de la chanson. Le chœur reste en groupe, le pianiste les rejoint. Ils jouent les « riches »

1) Je pense que cette exportation d'usine fut une excellente idée...

2) Certes mais les chinois font mal le travail.

3) Je m’en moque. Moi, je fais dans la cacahuète.

4) Les chinois… J’aime pas trop, payés trop cher.

Nico _ Mouais

6) Dites moi, d'où tenez vous cette montre ?

1) Laquelle ? Celle-ci, ou bien celle là ?

4) Je parie six milles dollars que c’est Rolex.

Nico _Mouais

1) Non, en vérité, elles sont artisanales.

4) Bas ! C’est moche et moins cher. 

3) Cacahuètes ?

1) Certainement pas, ça a touché vos chinois.

3) Rassurez vous, elles ne proviennent pas de mes usines. Pour vivre longtemps, j'évite de manger mes produits.

Nico _Mouais

2) J’ai entendue parler d'une crise ce matin. Est-ce bien vrai ?

4) La crise ? Quelle crise ?

6) La crise ! Cette invention des pauvres... Personnellement, mes économies sont bien au chaud dans les îles Caïmans, et je n'en ai jamais ressentis les effets.

3) Moi, ça m'arrange. Les gens boivent plus, et puisqu'il faut accompagner, mes usines de cacahuètes marchent du tonnerre !

1) Vous n’êtes pas le seul, Môssieur ! La crise, ça ne peut pas nous toucher voyez-vous !

2) A combien s’élève votre chiffre d’affaire ?

Nico _ Cette question est grotesque !

1) Je dirais même plus, grotesque est la question !

3) Enfin bon, nous n’allons pas nous disputer pour si peu !

2) Tient donc, et pourquoi ça ? Monsieur se met à vouloir jouer les modérateurs ?

3) Écoutez, mon…ami… Je ne cherche pas à me battre…

1) Cette crise… De toute façon, c’est la faute des pauvres.

6) Ils se plaignent de ne plus avoir de pouvoir d’achat.

4) Oh ! Avec ce qu’on leur paye, ils ne devraient pas se plaindre.

1) Ils manquent de travail. Il parait que certain d’entre nous délocalisent, n’importe quoi.

3) Et alors ?? Moi je travaille pas, et je m'en plains pas.

Nico _Mouais

6) Qu’ils se débrouillent.

1) Il reste des cacahuètes ?

Nico _Dites, j’ai une histoire à raconter, samedi dernier…

1) Nous savons : l'Opéra Garnier n'est ce pas ? Personnellement, je n’ai pas aimé, j’ai trouvé les musiciens miteux et vous ?

3) C'est vrai que ce n’était pas flamboyant. Avez-vous remarqué cet homme avec des habits troués ?

4) En parlant d’habits, regardez mon magnifique manteau en fourrure de koala.

6) Remarquable, et cela vous a coûté cher ?

4) Mon tailleur est riche.

Nico _Non, je parlais de samedi.

3) Ah ! Vous voulez parler du vernissage Néococo ?

5) Non, samedi j’étais dans mon fauteuil…

4) Ah ! Le Louis XVI.

Nico _Non, et je lisais le journal qui…

2) C'est moi ! J’ai racheté le canard déchaîné !

1) Ah ! Zut ! Je m'étonnais qu'il ne soit plus en vente. Je voulais le faire. Il coûtait une misère...

2) Oui, deux mille… Ou deux millions, dans ces eaux... Je me souviens plus.

Nico_ Et donc…

1) J'en ai profité pour augmenter l'abonnement. Pas mal de bénéfices.

Nico _En regardent dans la rubrique de la bourse comme à mon habitude…

6) Tu as vu ta bourse en Or

4) Que ferais-je sans la bourse... C’est toute ma vie.

2) Vous aussi ? J’adore escroquer ! Une vrai passion. Supprimez quelques emplois, et l’action se revend deux fois plus chère.

Nico_J’ai regardé, les pertes…

2) J’ai une anecdote à ce sujet. J’ai acheté des actions de lapin en peluche à deux dollars. Un mois plus tard, après avoir renvoyé la moitié des ouvriers, les actions avaient quintuplées.

3) Je prend note de la méthode, dégraisser les feignants pour plus de rendements.

Nico_ J’avais moi aussi perdu, mais pas autant que d’habitude.

4) Ce sont des choses qui arrivent... Vous avez perdu, au plus, quelques millions, ressaisissez vous !

3) Champagne pour fêter cette perte ?

6) Non, ça me donne des aigreurs. Vous n'avez pas quelques chose de plus raffiné ?

Nico _Je n’ai pas seulement perdu quelques millions.

2) Vous êtes bien difficile... Cette bouteille coûte plus cher qu'un appartement d'étudiant.

6) Je préférerai une partie de golf, le soleil est frais comme il le faut.

Nico _J’ai perdu beaucoup plus…

1) Dis toi que l’argent vole comme une pie.

Nico _ C’est Madoff qui m’a tout pris…

1) Ah ! Madoff…

2) Un génie !

3) Un exemple !

4) Un honneur !

5) Un Dieu !

6) Il a réussit à se faire un pactole...

2) Gros !

1) Énorme

4) Gigantesque !

5) Gargantuesque !

Nico _ Il nous a piqué une partie de nos économies !

1) Ah ça ?

2) Ça ?

3) Mais ce n’est rien voyons !

4) Nous sommes riches !

6) Parfaitement !

1) Exactement !

2) Tout à fait !

Nico _ Il a profité, de la situation !

1) Ah ça ?

2) Ça ?

3) Mais ce n’est rien voyons !

4) Nous sommes riches !

6) Parfaitement !

1) Exactement !

2) Tout à f…

Nico _PLUS MOI ! Il m’a tout pris. Vous ne comprenez pas, je suis ruiné. S’il vous plaît, mes amis, aidez-moi.

Silence

3) Que ? Qu…? Quoi ?

2) Qu’est-ce qu’il dit ? Pauvre ?

1) Monsieur je dois vous demander de bien vouloir sortir de cette propriété privée, sinon j’appelle la sécurité.

6) Envoyez lui les chiens !

4) Partez ! Votre vue m’horripile ! Allez, fichez le camp, maroufle !

 

Ils poussent Nico hors du chœur vers le piano

 

Nico (chanson piano)

J’étais jeune, beau et séduisant

De l’argent plein les poches et pourtant

J’ai toujours voulu gagner un peu plus

Tout mon fric, mon argent et mon blé

Et bien tout ça s’est envolé

J’n’ai plus un sou à cause de ce picsou

Madoff, Madoff, …

 

Pourquoi as-tu fait ça ? Pourquoi ?

Ma femme s’est barrée

Depuis je bois

Je bois, je bois, je n’arrête pas

Elle s’est tirée avec mon conseiller

Tout mon fric, mon argent et mon blé

Et bien tout ça s’est envolé

Je suis ruiné, je ne peux plus rien payer

Madoff, Madoff, …

 

Pourquoi as-tu fait ça ? Pourquoi ?

Accord très fort

NON! Je dois m’en sortir !

1) Tu es pauvre !

2) Pauvre !

3) Pauvre !

4) Pauvre !

6) Pauvre !

1) Tu n’as plus un sou !

2) Sou !

3) Sou !

4) Sou !

6) Sou ! Sou !

Decrescendo des voix, elles restent en fond sonore

 

Nico _NON ! Laissez-moi, laissez-moi, j’aime le luxe, j’aime être riche, aidez moi. Je vous en supplie. Une petite pièce, un petit million, s-il vous plais.

 

Nico se replie sur le piano en pleurs. Le chœur sort petit à petit en l’injuriant comme une horde de corbeaux tourbillonnants

 

1) Pauvre !

2) Grippe-sou !

3) Fourbe !

4) Escroc !

6) Clochard

2) Fourbe

1) Nigaud !

2) Vil manant !

3) Bandit !

1) Voleur

4) Conn…

1) T T T pas de vulgarités, nous sommes riches voyons !

Les cinq acquiescent

3) Non mais vraiment, ces pauvres, ils se croient tout permis.

2) Ça c’est un peut fort, oser venir jusqu’ici.

4) Ce clochard a un culot… Je n’en reviens pas.

6) Allons faire cette partie de golf, voulez vous ? Ne parlons plus de l'incident.

3) Bien mon cher...

2) Avez-vous vu ma nouvelle voiture ? Une Tesla façon Jaguar.

Nico _Partez, je me drape dans ma dignité.

4) C’est ça, vas te rouler dans ta merde. Parvenu raté !

 

Le chœur se place en fond de scène et joue au golf sans bruit. Une personne du chœur s’isole et reste sur scène.

 

P _Mon ami Nicolas a perdu ses économies. Il avait tout misé sur des placements risqués et a tout perdu. Il ne lui reste rien, rien que les larmes pour pleurer. Mon ami Nicolas est un ami depuis longtemps. C’est un garçon qui a réussi, si l’on peut dire. Partant de rien, il est parvenu à monter une à une, les marches de la société, à se faire une place dans le cercle très privé de la Jet-Set. Maintenant, il n’est plus rien, il se croit seul …

Chœur) Seul ? Seul ? Oui, il est bien seul. Qui voudrait aider un pauvre ? Il n'y a aucuns profits possibles.

P _ Habitué à se débrouiller en solitaire, il ne faisait confiance qu'à peu de personnes. La plupart de ses « amis » l’ont lâché après ça. 

Chœur) C'est nous !

P_ Il se croit seul, seul et désœuvré.

Chœur) Il l’est !

Lumière sur Nico, il sèche ses larmes et s’avance vers un verre de whisky posé près de lui. Il simule qu’il s’accoude à un bar et boit son verre d’une traite.

Nico _ Seul ? Seul ? Moi ? Non ! Mes amis, rhum et whisky me réchauffent le cœur.

P _ Dimanche, je suis allé voir Nicolas chez lui. Sa grande bâtisse empestait le vide et la solitude. Sur les murs blancs on remarquait encore les emplacements jaunies des tableaux, dans le salon, trônait le piano, son piano. Nicolas se traînait à côté, ayant déjà abandonné le verre pour la bouteille.

Chœur) Non mais regardez-le, il pue l'ivresse. Il ne mérite pas un regard.

Nico _ Tiens, encore un démarcheur, attendez monsieur, je me tiens bien droit. (Il tente de se redresser). Bonjour, bienvenue dans la demeure du Beaucoup-Moins-Riche Nicolas Deboire (tombe sur le piano). Vous voulez me le prendre, c’est ça ?

P _ Nicolas ? C’est moi P, tu me reconnais ? Je dois te parler.

Chœur) Il est rigolo quant-il est ivre. Ha ha ha ha. Il ne voit même pas qu’il n’arrive plus à parler.

Nico_ Hein ? P ? Qu’est-ce que tu veux ? De l’argent ? Du blé ? Ben sers-toi ! Voici ce qu'il me reste… Tu peux te réjouir. Tu m’avais toujours dit que l’argent ne fait pas le bonheur. Il a fait mon malheur, t’es content ?

P_ Non.

Nico_ Tu tu tu tu, la joues pas avec moi. Tu dois bien rire de moi derrière tes bonnes manières.

P_ Non.

Nico_ Non, non, tu sais dire que ça ?

P_ Nicolas, si je suis là, c’est pour t’aider.

Nico_ Hein ? Toi, m’aider ? T’es même pas capable de te nourrir toi-même.

P_ Je suis sérieux Nicolas, je dois te sortir de cette décadence.

Nico_ Écoutes, ce n’est pas parce que je t’ai sorti d’un mauvais pas un jour qu'il faut que tu fasses le bon Samaritain. Tiens, bois un coup avec moi (se lève et traverse le plateau) Martini, Whisky ?… Profites avant que l'huissier ne ramasse l'hypothèque... 

Chœur) Tu vois ? Casses toi ! Laisses-le dans sa merde, tu vas te salir.

P_ Nicolas !! Réveilles toi. Je ne suis pas venu pour entendre les jérémiades d’un homme soul, ni pour que mon bras salvateur soit rejeté. Descends de ton nuage ! Regardes tes soi-disant amis riches. Tous t’ont abandonnés. Alors, acceptes que quelqu’un t’aides.

Nico _ Non !

P_ Misérable Punaise ! Ravales tes larmes, ta fierté et ton ego. Bats-toi, toi qui as toujours voulu aller de l’avant. BATS-TOI et sache que je suis là pour t’aider. Ainsi est faite la roue de la fortune : comme le soleil, c'est tantôt le jour, tantôt la nuit. Parfois nous restons bloqués en pleine pénombre. En difficulté, il suffit de regarder au loin, et déjà se lève l’aurore.

Nico_ Toi, t’as changé P. La dernière fois, tu ne m’aurais pas parlé comme ça. Qu’as tu fait pour devenir comme ça ? L'argent ?

Chœur) OUIIIIIIiiiiiiii!

P_ Encore l’argent, tu n’as que ce mot à la bouche.

Nico_ Les filles alors ?

P_ Non. Tu le sais comme moi. Ce sont des valeurs telles que l’amitié, la colère ou la passion. Ce qui nous forme et nous construis dans ce monde. Ce qui nous pousse de l’avant et fait que l’espoir perdure. C’est la vie.

Chœur) HA HA HA HA HA !

Nico_Pfff Tu m’fais bien rire avec tes conneries.  (Il marche un peu)

P_ Tu sais, Nicolas, tu n’es plus seul aujourd’hui.

Nico_ Quoi ?

1) Quoi ? Il est fou !

2) Quoi ? Qu'est-ce qu'il raconte ?

6) Quoi ? Qu'est-ce qu'il fait ?

4) Quoi ? Il va l'aider !

P_ Tu peux te reposer sur les épaules d’un ami, d’un véritable ami.

Nico_ Qui serait assez bête pour m’aider ?

Chœur) Pas nous !

P_ Moi (montrant le public) Lui, elle, eux… Le monde. Rien n’est impossible ! Il suffit que brille en eux une flamme d’amour, et non pas l’ombre de la corruption qui existe chez ces loques.

Nico_ Toi, il y a vraiment quelque chose de changé.

P_ Allez, viens Nicolas, quittes cette maison, abandonnes ce piano, trop de mauvais souvenirs hantent ces lieux. Suis-moi, lèves toi sans protester.

P tend une main. Nico regarde sa bouteille, son piano, le plateau, le public, puis encore sa bouteille. Après un temps, il la pose sur le bord du piano pour tendre sa main libre vers celle de P. A peine l’a-t-il touché qu’il tombe dans ses bras, en pleurs.

 

Chœur) NOOOOOOONN ! Laisses-le seul ! Il ne mérite pas que tu t' y intéresses !

 

Le chœur tente de les séparer mais P les balaies d'un mouvement de bras.

 

P _ Mon ami Nicolas, qui est un ami depuis longtemps a perdu toutes ses économies. Il avait tout misé sur des placements risqués et a tout perdu. Maintenant, il n’a plus rien, mais il n’est plus seul. Seul... Peut-on vraiment ne plus l'être ? Le monde n'est pas fait pour vous offrir des cadeaux. Je me moque de l'argent, je suis un intérêt bien particulier. M'autoproclamer comme son Rédempteur pour mieux l'utiliser. Un but noir, non ?

Chansons : Nicolas

Texte : Dorian Clair | 2009