L’étoffe du Décorateur

Introduction

 

S’ouvrant au sourire ou tombant à la promesse, le rideau fait office de séparation. Il cloisonne deux espaces, cache, protège et embellit. Nappé de symboliques, ce carré de tissu pourrait s’ouvrir sur quelques métaphysiques : un homme se voile-t-il de conventions, à travers son image, ou par certitudes ? Le voilà qu’il dispute le voisin : une cloison de fer* sépare leurs jardins ! Mais si c’est une voisine, alors l’amour serait un rideau qui tombe pour mieux y grimper !

Restons sceptique et cherchons une application dans le réel. Lorsqu’on l’ouvre, il donne sur un monde d’apparence. Pas le paysage de votre fenêtre, mais celui qui joue sur les coulisses. Pas loin de l’abîme mystique*, où tournent les périactes* ! Sur les spectacles parfois borniolés*, souvent chronotopes*. Tamiseur d’ambiances, créateur magique de mensonge visible. C’est ce caméléon : le décor.

I/ Théâtre
L’essence du décor. L’enseignement.
La structure, trois hommes au travail.
A la recherche du décor.
Panorama en photos.

 

II/ Série TV
Plus belle la vie, son décor, la sécurité.
Les faux murs, l’exigence du réalisme.
Psychologie d’intérieur. Les métiers.
Bonus photos.

 

III/ Cinéma
La province face à Paris.
Déroulé d’un tournage, défraiements.
Le repérage, des astuces.
Où sont les femmes ? Quel salaire ?

 

Conclusion
Le coin des livres
Lexique

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Une découverte*

Mon premier réflexe fut de me rendre à la grande bibliothèque du Carré d’Art, en plein cœur de l’antique Nîmes. Les rayons possédaient maintes biographies, des dictionnaires et de rares didacticiels. Pourtant, la décoration de théâtre, de cinéma, et des autres arts n’apparaissait dans aucun livre, dans aucune revue… Les bibliothécaires effarées, parcouraient le classement, désespérant une réponse ! Les archives ne donnèrent rien de plus. Intrigué par ce manque, j’allais à la bibliothèque des Beaux-Arts, qui aligna, au mieux, quelques concepts théoriques. La BU de Lettres, de son côté, recela d’un exemplaire unique, traitant des décors d’Opéra. La bibliographie indiquait des théoriciens dont les livres, de toute évidence, ne nous étaient pas parvenus… Bien sûr, en poussant mon investigation dans d’autres villes, sur internet et dans des bibliothèques particulières, je suis parvenu à me créer un petit corpus ! Mais en terme de masse écrite, le sujet n’est que peu traité. C’est stupéfiant. Malgré une existence ancestrale, et sa responsabilité visuelle, la décoration est oubliée. Certes, l’intérêt public ne le rend pas central, mais c’est un secteur entier de créations (doté d’outils, de manières de faire et d’être) avec un vocabulaire propre et une économie observable !

 

Il y a urgence d’en rendre quelques lettres !

Théâtre

Parmi la demi-douzaine de théâtres Nîmois, je me précipite au plus imposant. S’y trouve l’unique atelier de la ville. Quelques mots aux responsables me conduisent jusqu’à trois hommes. David Simonnet, le chef d’atelier, m’avoua son avis : « L’ordre des choses fait que le décor est un geste du metteur en scène. Il commande l’idée, que nous concrétisons. Mais cela n’enlève en rien notre part de création.» ; « Il arrive parfois que le décor soit l’intérêt principal du spectacle » reprit son second « Mais la plupart du temps, nos créations sont tenues de s’effacer : leurs essences discrètes en font un métier de l’ombre ! ». Le troisième clausula* : « Trop souvent, les critiques et les intellectuels nous voient comme un outil d’analyse de l’ensemble… »

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« On ne possède la vérité d’un métier que si on la vit. » Louis Jouvet

Mais comment s’effectue l’apprentissage ? La transmission du savoir se fait-elle à l’oral ? David se mit à rire « Pour commencer, beaucoup vont aux Compagnons. D’autres passent par les Beaux-Arts, et il existe des écoles (Esat, Ensatt, Ensad, Femis et Louis-Lumière). La déco, ça nécessite de connaître un ensemble de métiers liés à différentes matières. La pratique est primordiale, surtout lorsqu’on est en retard les gars : tout le monde sur le plateau ! »

Alors forcement, je dois planter le décor, car le rideau est levé : il y en a même une draperie complète. Du rideau d’avant scène, à celui du fond, j’ai l’entracte de la manœuvre* ! La structure du colosse scénique est grandiose d’inventions, depuis la câblerie électrique tentaculaire, jusqu’aux profusions de projecteurs branchés DMX*. L’impulsion d’un doigt sur l’univers* ondule ses variantes, tandis que la régie déverse son acoustique choisie. L’arlequin se tapit. Les découvertes cachent les fausses rues, et les pendrillons oscillent leurs majestés sous la rudesse des grils. Le plancher s’active, car il va advenir. Le théâtre réclame son spectacle.

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Les décorateurs travaillent le vêtement de la pièce. La pièce du vêtement étant pour la couture.

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Le décor, c’est la partie visible de l’iceberg. Doc : Pierre Larthomas/ Pierre Sonrel

Une fourmillante organisation s’y activait. Le second à la face, charriait une statue acéphale* glorifiant Poséidon. Il s’arrêta un instant à la proue et tapota sur le bronze. « Les finitions derrière, c’est pas grave, l’important, c’est que ça fonctionne devant. Du bricolage… Faut que ça tienne le temps de la pièce ! Ensuite, c’est poubelle ». Ben ça, c’est de l’éphémère expéditif, du land Art avec un peu moins de nature : écologiquement très pragmatique quoi ! « Certains stockent, pour une mutualisation des décors. Mais au quotidien, il est plus simple de couper une barre d’alu : il n’y a pas le temps pour ressouder trois morceaux de ferraille en une, à moins d’un effet ! »

On me poussa du coude pour filer un coup de main. Quelques guindes* à démêler : à deux, la tâche allait plus vite. « Ce qui fonctionne, c’est le travail d’équipe. Le chef nous partage les tâches, car il peut nous faire confiance. Il est important d’échanger sur ce qui doit être fait et ce qui est recherché, car dans le rush, le chef n’a pas le temps de penser aux astuces. Il ne va pas nous dire de prendre quinze clous et du bois pour fabriquer un sabot* à la silhouette*, mais plutôt qu’elle se trouve côté cour, et là, je m’aperçois qu’il est préférable d’utiliser une queue de cochon* ! »

De l’autre côté du mitar*, à jardin, David revenait sceptique de son entretien avec le metteur en scène. « Là, il me demande l’impossible. La décoration, c’est un rapport entre le temps, la main d’œuvre disponible, les moyens économiques et les désirs de mise en scène. Construire un navire, c’est possible, mais pour ce soir et à trois… C’est pas la production qui va louer et rapatrier un bateau ! Je lui fournirai un compromis à notre sauce. Démonstration les gars ! Gréez* ! » Un mat sur son chariot parcourut la costière. « Appuyez* ! » Les drisses* claquèrent haut, jusque dans les cintres. La voile du navire prit le vent, et je sentis qu’il était temps de rejoindre un autre port.

J’ai voulu faire un tour à l’Opéra-Comédie de Montpellier, pour rencontrer les tapissières, grandes maîtresses des rideaux. Malheureusement, d’après l’une d’elles, Mme Aigouy, l’Opéra ne possède plus d’atelier, et ceux de Toulouse, ne travaillent pas en ce moment. C’eût été l’occasion de parler de la noblesse de cet art…

 

Plan B, où trouver des décors ?

Le village des automates, à Saint-Cannat. Les parcs d’attractions placent le décor au centre du divertissement. Les machineries y sont bien présentes.

Ok, à la foire du décor, mais c’est pas super artistique. Remarquez, les décorateurs ont travaillé sur l’aménagement des stands. Beaucoup d’événements ont besoin d’accueillir du public, et il faut assurer le service… C’est le côté institutionnel du métier.

Exposition de Johann Le Guillerm © Philippe Cibille
Depuis 1970, les installations ont trouvé leurs lettres de noblesse. Si on disait à ces artistes qu’ils font de la décoration, ils se sentiraient insultés. Pour autant, on cherche à mettre un spectateur dans un état particulier : grâce à des accessoires, un changement de l’environnement et une ambiance d’ensemble.

Située à Nîmes, cette maison a une façade constituée de porcelaine. C’est de la décoration à proprement parler ! Artistique, mais totalement dégagée du spectacle. Ces bâtisses sont difficiles à trouver, car cachées… Pour l’instant, j’en ai dénombré 16 en France. Toutes sont différentes, mais insolites. Par ailleurs, la politique culturelle locale serait prête à la détruire…

Série TV

Voilà dix ans que les côtes de la cité phocéenne abritent un faux quartier. Caché au pôle média de la Belle de mai, à Marseille, les studios Telfrance œuvrent pour la série Plus belle la vie. Les fans, persuadés de la réelle existence des murs de la place Mistral, se retrouvent stupéfaits lorsque le rideau s’entrouvre. C’est 1100 m² de studios, avec des façades montant jusqu’à 14 m. Il a fallu six mois à une équipe de cinquante constructeurs pour en venir à bout. Voilà trente ans que la télévision française n’avait pas fait aussi grand, et de l’avis général, ce n’était pas de tout repos…

Clément Bourne, un des chefs décorateurs, m’en fit faire le tour. « Ne vous fiez pas au goudron, il a été surélevé pour créer un nivellement : dessous, c’est creux. Quant aux bouches d’égouts, elles ne mènent nulle part. » Nous passâmes devant une forêt de pieds de 1000*, et il tambourina contre un escalier qui renvoya un son en toc. « Tout ça, c’est de l’illusion, mais il faut que cela reste praticable* : il y a des normes de sécurité. » Il désigna les coulisses à titre d’exemple. « Un mètre cinquante entre le vrai mur et le décor : c’est strict ! »

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Décor et architecture sont étroitement liés.

Cet endroit est particulièrement concerné par le titre II : travaux en hauteur…

Sous délégation de la production, le chef décorateur est garant de la sécurité de ses hommes. Cela nécessite une connaissance des dangers et de la législation. Des informations peuvent se trouver auprès de la CCHSCT, et une réglementation existe, comme l’arrêté du 9 juin 1971 relatif aux mesures de prévention à prendre dans l’exploitation et la production de films cinématographiques. Néanmoins, le texte n’est pas bien précis. Par exemple, le titre III sur les installations électriques ne mentionne rien sur les épanouis*, alors qu’ils obligent à mettre une grille sous les projecteurs en cas de chute de Fresnel*, ce qui est difficilement applicable.

Clément s’approcha d’un faux mur et le poussa d’un doigt. Sans la moindre résistance, il se déroba. « C’est utile pour faire gagner un peu de recul à la caméra. Il en existe de plusieurs types : à charnière, coulissante, et à guillotine. Cette dernière s’élève, s’appuie en moins de dix minutes, grâce à des machines. On peut ainsi ranger plusieurs feuilles*. » Ici, le décor est particulier, puisqu’il est permanent. Il n’y a pas de véritable atelier de construction, mais plutôt un immense magasin où sont stockés châssis et accessoires. « En comptant deux rotations par semaine, il faut trouver des astuces pour aller vite ! »

Le réalisme était à son sommet. Au sol, quelques akènes* de platane. Quelqu’un avait pris la peine d’en apporter… Les murs étaient patinés* pour donner l’impression d’usure, bien qu’une des boutiques fût flambante neuve. Clément, voyant mon étonnement, remua ses sourcils blanchis : « Les arches* scénaristiques obligent à faire des retouches, des améliorations. Si la boutique d’un personnage vient à disparaître, elle sera remplacée : faut refaire la façade. La transition est justifiée par des faux-peintres durant les sessions, et le soir, les décorateurs y bossent effectivement. »

Il faut également repenser l’intérieur : la psychologie d’un personnage se définit en partie par ce qui l’entoure. La lecture du scénario permet de se faire une idée, mais c’est au chef décorateur de l’enrichir, en se racontant la vie qu’il peut mener. « Si j’ai un inspecteur, et que je rajoute une collection de papillons épinglés dans sa chambre, cela produit du sens ! L’acteur qui investit les lieux doit sentir son personnage chez lui. » En cela, le décorateur du cinéma se distingue du décorateur d’intérieur qui cherche à embellir, là où le premier peut enlaidir, pour des raisons narratives.

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L’intérêt de tourner en studio, c’est d’avoir une lumière construite de A à Z.

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En décor artificiel, le système trois feuilles* est le plus prisé.

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Le premier assistant déboula, l’air déconfit. « On a un gros problème… Le devis : il vient d’éclater ! » D’un pas vif, Clément s’en retourna auprès de l’équipe, tandis que l’autre expliquait l’affaire : « Je crois que c’est le rippeur : il été chargé de ramener un tableau XVIIIè siècle, vous connaissez la caution… Bon sang ! C’est normalement un spécialiste du transport ! » Un attroupement s’était formé autour de l’incident et Clément fendit la foule pour constater à son tour que la toile du maître pendouillait mollement sur le cadre détruit.

« C’est moi qui l’ai trouvé » affirma le régisseur extérieur. « J’étais parti restituer le gramophone, et en revenant avec le chat… » L’œil avisé du chef décorateur le fit taire, et passa sur les membres de l’équipe, car il savait pertinemment que le rippeur ne travaillait pas ce jour là… L’accessoiriste, un alléchant gâteau dans les mains crut devoir se justifier : « J’ai passé la matinée à vérifier les accessoires jouant pour demain. Il manquait un portable que j’ai retrouvé dans le matériel médical, et… » A la cuisine, le four sonna. Il s’y précipita pour sortir un vrai gâteau, en tout point conforme à celui de polystyrène. C’était attendu d’urgence au plateau ! L’infographiste s’avança à son tour : « J’ai seulement fait des allers-retours entre l’imprimante géante et mon ordinateur. La production m’a fait savoir que les modalités pour les placements de produits ont changé. Il a fallu revoir toute la gamme d’affiches. Le second assistant était avec moi : il terminait la maquette d’étude selon les dessins de l’illustrateur. »

« Besoin d’un peu d’aide les gars ! » L’ensemblier rapatriait le mobilier qu’il avait soigneusement sélectionné, en fonction de son budget. Il ne fallut que peu de temps à Clément pour comprendre ce qui s’était passé. En poussant l’un des meubles, il avait éclaté le tableau sans s’en apercevoir. « Que l’on m’appelle le chef constructeur. Ses menuisiers sauront refaire le cadre, et l’un de nos peintres a longtemps travaillé dans la restauration d’Art. Ils le rendront plus neuf qu’à l’arrivée. » Ils étaient tous bien occupés, et je m’éclipsais pour un changement de décor.

Le territoire des accessoiristes est une véritable caverne d’Alibaba. En dépit des apparences, c’est soigneusement rangé. N’hésitez pas à farfouiller : c’est un cabinet de curiosités !

Sûrement un stock de néons pour le service. Sans prendre le poste des électros, les décos ont quand même pour charge d’installer des lampes de jeu. En témoigne les collections d’abat-jours.

La partie infographie n’est pas à négliger, comme le montre cette sélection de fausses étiquettes de champagnes qui rendent plus belle la vie !

 Cinéma

La puissance de cette production est une exception dans le sud. Afin de contraster ce faste télévisuel, je suis allé à la rencontre d’un autre décorateur, Benjamin Lavarone, aux portes de la Provence, à Montélimar, afin qu’il nous partage son expérience cinématographique. Je le trouvais en pleine illustration d’un vaisseau spatial : à ses dires, c’est son plus grand rêve.

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Moi : Une petite présentation ?

BL : J’ai commencé il y a vingt ans. Chef décorateur pour des courts, de l’événementiel et le théâtre. Également constructeur pour des longs, je connais et maîtrise l’ensemble des métiers de la décoration, depuis les plans, jusqu’à l’assemblage.

Moi : Vous avez commencé par travailler à Paris, avant de descendre ici. Qu’avez vous noté comme changement ?

Il faut savoir s’approvisionner. A Paris, des boutiques spécialisées comme décorplus existent.

BL : Les équipes sont plus petites, le travail se fait rare. Remarquez, je n’ai prévenu personne que je descendais dans le sud, et j’ai toujours un pied à terre sur Paris. Logiquement, je devrais être autant sollicité, car je suis prêt à me déplacer ! Mais du fait d’être moins présent, qu’on ne me voie plus, et bien… Le travail file à d’autres ! J’en suis venu à diversifier mon activité, car Montélimar, c’est pas tournage tous les jours !

Moi : A Nîmes, le dernier long métrage agrée*, c’était il y a dix ans…

BL : Oui, mais TSF vient d’ouvrir à Montpellier : ça va attirer des productions Parisiennes. Il faut militer pour qu’elles prennent les techniciens locaux !

Moi : En attendant, des équipes inter-départementales s’allient pour fabriquer des produits d’ambition et de qualité. Pouvez vous nous expliquer de quelles manières vous intervenez ?

BL : Une fois engagé, je lis le scénario, et je prends la commande. J’élabore mes plans que je soumets au réalisateur. Si c’est validé, je présente le devis, ainsi que mes gars à la prod. Alors évidement, c’est toujours trop. Mais ils finissent par comprendre qu’effectivement, on peut couper tel ou tel décor, mais que ça remet en jeu l’artistique. Sujet frileux ! Lorsque tout est au point, j’emmène mes outils pour bosser sur place. Un court métrage, aussi pro soit-il, dispose rarement d’un atelier équipé. Ce sont des instruments professionnels : je n’utilise pas la scie de monsieur tout le monde !

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Ne laissez pas les enfants jouer avec…

Moi : Les prods défraient ce matos ?

BL : Rarement. La bijoute* de l’électro est prioritaire… En revanche, ils paient les matériaux que l’on trouve chez les fournisseurs en bâtiment. Pour les accessoires, c’est brocantes, antiquaires, boutiques spécialisées et surtout, avoir l’œil partout. Les prods devraient se méfier des budgets serrés. Tenez ! Bien souvent, ils ne fournissent pas les EPI. Tant qu’il n’y a pas d’accident, ça va. Mais il suffit qu’un collègue m’appelle pour une pause clope et zlam ! Un doigt en moins ! Et ils sont totalement responsables ! Sauf si c’était fourni et que je ne les portais pas…

Moi : Il vous faut combien de temps pour réaliser un décor ?

BL : C’est justement parce que c’est difficilement quantifiable qu’on fait peur aux prods ! Seul, en une journée, lorsque j’ai tout sous la main, je peux faire 10 châssis. Mais ce n’est que la base du décor. Il faut ensuite travailler l’apparence : si c’est de la brique, si c’est une cuisine, si-il faut rajouter une porte, si elle doit être utilisable… Toute pièce se travaille ! Lorsque c’est construit, on démonte, et une partie de l’équipe s’en va. Il me reste à amener sur place, puis à assembler.

Moi : Selon vous, y a t-il des choses qui mériteraient d’être développées avec le reste de l’équipe, pour mieux travailler ?

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Le châssis est souvent fabriqué avec du pin, matière malléable et solide.

BL : Le repérage ! Trop souvent, lorsqu’on tourne en décors naturels, c’est l’équipe image qui s’y rend, et je n’ai droit qu’aux photos. On gagnerait à ce que les chefs décos soient systématiquement présents. D’abord pour voir si l’espace choisi est le plus judicieux, ensuite pour mesurer les portes : si ma feuille ne passe pas, on perd un temps fou !

Moi : De la même manière, il faut prévoir que ça rentre dans le camion.

BL : Ce devait être une autre paire de manches lorsqu’il fallait pousser les mules…

Moi : Quelles astuces donneriez vous à un jeune qui se lance en déco ?

BL : Pour le théâtre, lorsque vous construisez un plancher, et que vous l’avez bien fignolé, faites en sorte de le surélever de quelques degrés à l’arrière. Cela donnera un peu de perspective pour le public ! Toujours avec des degrés, mais pour le cinéma. Lorsque vous construisez une fenêtre, inclinez discrètement la vitre. Vous éviterez ainsi que les projecteurs ne se reflètent ! Ptit truc d’accessoiriste : mettez de l’huile dans votre machine à fumée, vous aurez une véritable voiture en panne !

Moi : Dans la catégorie à l’arrache, quelle est ta palme ?

BL : Une fois, alors que la livraison était imminente, toute la patine s’est renversée. Pas le temps d’en racheter ! Mon collègue a alors eu l’idée d’asperger le décor avec du coca, et de saupoudrer le tout avec de la poussière. Résultat exceptionnel !

Je pris congé, et il se replongea dans l’ingénierie des réacteurs de sa chaloupe intergalactique. Lors de l’ensemble de ces rencontres, j’ai été frappé par l’absence de femmes. Ni le CNC, ni l’ADC ne sont parvenus à me fournir une réponse claire sur la question… Je me suis donc emparé du Bellefaye, l’annuaire du cinéma, et je l’ai épluché. Les chiffres trouvés sont à prendre avec des pincettes : d’abord parce que tout le monde n’est pas inscrit, ensuite parce que certains le sont à plusieurs postes. J’en ai profité pour rajouter les salaires minimas conventionnels (en euro).

Femme, et machiniste, ça reste à inventer ! Plus on monte dans la hiérarchie, et moins elles sont représentées, ou du moins auto-déclarées. Des métiers ont leurs faveurs : peintre, ensemblier, tapissier. Et d’autres les font fuir : menuisier, constructeur, accessoiriste. Il pourrait y avoir un corollaire entre la pénibilité du travail, et la potentialité créative. Au niveau salarial, la plupart des métiers sont au même niveau, bien qu’échelonnés selon les responsabilités (entre 1000 et 1400). Le chef décorateur ayant, au bas mot, le double. Enfin, il y a les postes rares : calligraphe, chef sculpteur et staffeur. La demande ne doit pas être énorme.

Conclusion

L’arrivée du numérique bouleverse les pratiques en créant les nouveaux métiers de la décoration. Il sera bientôt inutile de fabriquer de vrais maquettes d’études : les logiciels 3D comme Blender permettent de modéliser les idées et d’y apporter des rectifications. L’architecture s’en est déjà emparée ! L’effet Schüfftan, qui plaçait une maquette et un miroir devant l’objectif, est enterré.

De son côté, l’évolution du matte-painting est considérable. Au commencement, un peintre, maître de la perspective et de l’anamorphose*, créait des toiles d’illusions, des trompes-l’œil. Il les vendait au mètre pour étoffer le décor, cacher et embellir. Au cinéma, il ne fallait pas que l’image s’attarde plus de cinq secondes, afin que le spectateur ne perçoive le subterfuge… D’autant plus avec l’arrivée des couleurs ! Lorsqu’on plaçait une photo devant l’action, on parlait de simplifilm.

Malgré le génie de ces pratiques, aujourd’hui, c’est devenu beaucoup plus fou ! D’abord, parce-que sans savoir dessiner, il est possible d’assembler diverses sources photographiques, pour des backgrounds fantasmagoriques (en faisant du compositing.) Ensuite, parce qu’il est permis d’animer ces même calques, en y introduisant particules, effets et lumières !

Que dire du jeu-vidéo ? Au delà du game-play et de l’animation, ce sont des univers entiers fabriqués selon une charte graphique, et dictés par la direction artistique. C’est un des intérêts principaux du jeu. Historiquement, qu’est ce qu’un scrolling parallaxe, sinon du décor en mouvement, conduisant l’illusion du déplacement ?

L’approche créative est semblable à celle de nos décorateurs. Pour modeler quoi que ce soit en 3D, on créer un mesh (la structure). Il faut savoir le sculpter, lui appliquer une texture (peinture). Le travail se porte alors sur la transparence (pour une vitre), son spéculaire (un miroir), sa réfraction (de l’eau), ses émissions (lumière). L’objet est-il en mouvement ? Doit-il subir une physique ? Le level-design rassemble sur une carte, l’ensemble de ces meshes. Ce ne sont pas les même outils, et pourtant, c’est le même cœur de métier : la même volonté de créer autour de l’acte.

Quel sera l’impact de la réalité virtuelle ? Sommes nous à l’aube d’un art hybride, à l’intersection des autres Arts ? Dans un décors à 360°, toute la scénographie est à repenser ! C’est une profonde mutation car le spectateur se retrouve dans le décor. Il n’y a plus de séparation entre la réalité et la fiction. Cela fera la gloire des pionniers, car des continents d’études sont à parcourir…

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Dark soul III. Ce n’est pas un simple arrière plan : tout se visite ! Certains lieux sont clairement inspirés par la cathédrale de Milan. De nombreux jeux font appel à une documentation poussée, afin de satisfaire une réalité historique : tout comme les films ou l’opéra.

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« Ah non, moi j’ai jamais lu de livre. » Un constructeur.

Nonobstant, les décorateurs se disent inquiets. A plus ou moins long terme, cela signifie la disparition d’une partie de leurs métiers. Comment reconvertir un serrurier ? Ce n’est pas possible : l’écart est trop grand ! C’est la marche forcée du progrès. Une marche forcée par la nécessité d’être inédit. Les premiers décors de cinéma réemployaient les même feuilles, d’un film sur l’autre, d’où une redondance regrettable qui ennuya le public, et força les productions à se renouveler, à créer des postes pour survivre ! C’est cette même raison qui les menace aujourd’hui, et ce n’est pas l’intermittence qui sauvera les emplois actuels…

Toutefois, il reste de beaux jours à inventer. Un médium ne mange pas l’autre ! Le cinéma n’a pas tué le théâtre et la toute puissance d’internet ne remplacera pas l’envie de sortir de chez soi. Pour rappel, l’industrie culturelle est au dessus de l’automobile. Si la décoration tombe, l’heure serait grave : les grosses productions seraient à genoux, car elle est le luxe, l’apanage des puissants. J’ai vu le travail de valorisation : des peintres reconnus, comme Picasso, utilisés pour faire valoir des toiles de fond, les prix décernés aux meilleurs décorateurs… Et j’ai vu le manque de succès de ces entreprises. Picasso reste le peintre du cubisme, et Jacques Saulnier, nominé dix fois, a reçu trois Césars ! Son nom ne dira pourtant rien au public. L’injustice de notoriété, est tacite.

Au moyen Age, le chef machiniste en charge de la décoration se nommait : conducteur de secrets. A l’opéra, on préfère le titre de compositeur du décor. Quelle que soit la terminologie, ils sont à l’origine du spectaculaire. Ils apportent l’imaginaire, l’ambiance, le non-dit. Sans cette intervention, le comédien est seul avec les mots. Inversement, sans acteur, le décor perd de son sens, car ses éléments constituent un tout, qui ne se comprend qu’avec l’ensemble, par interdépendance.

Le refus théorique est à l’image de cette activité de patience, de documentations, et de communications. C’est un travail de terrain, humble et auto-suffisant. Un travail qui ne se dévoile qu’à la lumière, qui est sculpté par elle, et qui ne doit pas aller au delà de l’éblouissement. Les savoirs ne se réduisent pas à un livre traitant spécifiquement d’esthétique ou de scénographie. Comment le pourrait-il, devant l’hétéroclite des formes et de leurs précisions complexes ? La véritable érudition se trouve aux rayons artistiques et artisanaux, dans la céramique, l’histoire, la ferronnerie, la peinture, le tissu, … et surtout, dans leurs pratiques.

Voilà l’étoffe de nos décorateurs : ils sont les gardiens silencieux de nos spectacles.

Le coin des livres

Sabbattini (1574-1654) Pratique pour fabriquer scènes et machines de théâtre. – 1638 Livre référent dans plusieurs bibliographies, disponible gratuitement en numérique. « Comment faire semblant que toute la scène se démolisse » « Comment faire descendre un nuage du ciel avec des gens dedans » « Comment faire apparaître des dauphins, ou autre monstres marins, qui tout en nageant, auront l’air de souffler de l’eau » Des schémas expliqués, astuces à la clef. Vous ne pouvez pas prétendre faire du décor sans l’avoir lu. Du simple au plus savant, c’est le tuto ultime.

Robert Mallet-Stevens (1886-1945) : Le décor au Cinéma. Éditions Séguier. – 1996 L’auteur/architecte passe pour celui qui ouvre le sujet. Ce livre est tellement court, que l’édition s’est permise de mettre deux fois les même articles… J’en garde : le noir et blanc empêche une bonne lisibilité de la perspective. Pour qu’un cube apparaisse dans un éclairage uniforme, il faut peindre les faces, selon des tons de gris. Il fait la distinction entre un décor réaliste, comme pour une reconstitution historique, d’un décor d’ambiance. Sa préférence se porte sur une épuration du visible, avec des lignes simples, pour éviter que le décor ne bouffe les acteurs. Trop court.

Jacques Gaulme : Architectures scénographiques et décor de théâtre. Éditions Magnard. – 1985 D’abord, une fresque historique de l’architecture théâtrale occidentale. Très bien résumé. La suite est technique. Composé de planches de vulgarisation portant sur toute la machinerie, l’éclairage, l’acoustique, les maquettes, la peinture, la visibilité du spectateur. Des dispositifs scéniques, l’architecture des salles, des propositions… ! C’est bourré de trucs, de vocabulaire et d’enseignements à étudier, très pédagogique. Une mine d’or !

Coordonné par Françoise Puaux : Architecture, décor et cinéma. CinémAction. – 1995 Un rassemblement d’universitaires, d’enseignants et d’anciens doctorants. La lecture nécessitera une bonne maîtrise des concepts de la théorie du cinéma, ainsi qu’une connaissance de la culture cinématographique « officielle ». Les grands courants sont abordés, grands et petits réalisateurs à l’appui. Les articles sont assez inégaux. Certains sont croustillants de détails historiques, là où d’autres paraphrasent les films. Bref, une épaisse tranche de culture. Pour ma part, j’ai picoré, car c’est assez indigeste. Avis aux cinéphile avertis.

François Delaroziere : Le grand répertoire – Machines de spectacle. Éditions Actes Sud. – 2003 La décoration, dans le sens machiniste du terme. De l’ingénierie mécanique. Une quantité folle d’idées pouvant faire à elles seules, des spectacles. Des annotations sur chacune d’elles, photos à l’appui. Ça va du catapultage de piano, à l’orgue de feu. En passant par la machine à soulever les robes, et au géant grandeur nature. « La machine est un décor mobile. » Pratiques inédites qui remontent à l’antiquité ! Les steampunks n’ont qu’à bien se tenir.

Gérard fontaine : Le décor d’Opéra. Éditions plume. – 1996 Un gros livre, bien référencé, qui propose une multitude de pistes argumentées. Le décor est un peu l’excuse à découvrir les singularités de cette création richement composite. Les théories internes se confrontent, font resurgir les enjeux propres à la complexité de ce rêve éveillé, où les arts n’ont pas la même prévalence pratique et théorique. En ressort l’éblouissement magique des féeries, grâce à l’architecture, la peinture, la musique, l’éclairage, etc… Assez didactique,c’est un opus valable pour découvrir et comprendre les codes de l’Opéra.

Visitez le site de l’ADC. L’Association des chefs Décorateurs du Cinéma.
A voir : reportage de 15mn sur un gigantesque studio. : http://www.cineastuces.com/studio-de-bry/

Lexique

J’ai répertorié quelques mots pouvant poser problème, car spécialisés, et non explicités dans le texte.

Abîme mystique : La fosse d’orchestre. « Son rôle étant de séparer le réel de l’idéal » Wagner.
Acéphale : Qui n’a pas de tête.
Agrée : Un film doit être tourné dans des conditions économiques « normales » pour obtenir l’agrément de production du CNC. Cela ouvre les droits à la TSA. Sans cela, distributeurs et exploitants ne feraient pas d’efforts…
Akènes : Ce sont les petites boules du platane : le fruit ! L’artichaut, et le pissenlit ont des akènes.
Anamorphose : L’image est déformée de sorte à ce quelle se voit correctement, selon un certain angle. Cela faisait appel à la technique du graticulage. Aujourd’hui, c’est fait en trois clics.
Appuyer : Lorsqu’on tire sur une guinde pour élever dans les cintres. Antonyme de charger.
Arche : Un pan dramatique qui s’étend sur plusieurs épisodes. A PBLV, il y a trois arches entremêlées. La principale dure 6-8 semaines, la secondaire dure deux semaines, et met éventuellement en place des éléments pour passer en principale. La tertiaire, plus courte, ornemente.
Bijoute : A l’origine, la caisse de matériel. Par extension, le matériel.
Borniol : Toile épaisse servant à obstruer la lumière. C’est le rideau du cinéma ! Se distingue du taps, qui est plus fin.
Chronotope : Néologisme. Lieu particulièrement caractérisé par un processus temporel.
Clausule : Pour clore le discours, lorsqu’il y a plusieurs orateurs.
Découverte : Partie des coulisses anormalement visible par le public.
DMX : Pour digital multi-plexing. Reliés en série au stager, jusqu’au pupitre lumière, le DMX permet l’utilisation des projecteurs à distance. En théorie, une ligne = 32 appareils. C’est la grosse différence avec l’éclairage de cinéma : l’Arrimax comme la diva, ne se piqueront pas seuls !
Drisses : Cordes.
Épanouis : Danger mortel ! Ne rien tenter sans habilitation électrique. Sert à obtenir plus de jus.
Feuilles : Synonyme de châssis.
Fer : Au delà du mur de la honte, l’anecdote veut que les rideaux de fer datent d’une époque où les théâtres avaient une durée de vie de 18 ans, à cause des incendies !
Fresnel : Lentille. Par extension, c’est un type de projecteur.
Gréer : Terme marin. Lorsqu’on équipe un bateau de ce qu’il faut pour naviguer.
Guinde : Corde.
Mitar : La ligne de séparation entre cour et jardin. A noter que le mot théâtre signifie le point central de la scène, entre les diagonales.
Manœuvre : L’un des rideaux, parmi la draperie.
Périacte : Prisme. Trois faces sur lesquelles sont peintes des décorations. Le dispositif est tournant.
Pied de 1000 : Pourvu d’un spigot de 16, c’est le pied de base de l’éclairage. D’autres existent : Patte d’oie, baby, U, wind-up, long John…
Praticable : Structure décorative en bois pouvant supporter le poids des acteurs. En argot, pratos.
Patine : Peinture à colorer d’un temps.
Queue de cochon : Vrille, tarière finissant en vis.
Sabot : Socle de bois.
Silhouette : Une découpe, pas forcément humaine.
Univers : Un univers = 512 canaux DMX. Un canal permet de régler l’intensité, la position, les bavures d’une gamelle.

Si comme moi, vous êtes friand de vocabulaire, je vous conseille de faire un tour sur le glossaire des termes techniques du spectacle de Fred Borzeix. 150 pages de petits mots doux, côté spectacle vivant ! 270 avec les annexes.

Dorian Clair | 2017

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