L'enfant

Jules Vallès, de son vrai nom Jules Louis Joseph Vallez, est né en haute Loire en 1832 et décédé à Paris en 1885 à 53 ans. Il est journaliste, écrivain et politicien. La trilogie autobiographique de Jacques Vingtras composé de l'enfant, le bachelier et l'insurgé est son texte le plus connu. 

 

Il entre au Collège royal du Puy en 1839. L'année suivante, en 1840, il entre au Collège royal de Saint-Étienne. Son père y est présent comme maître de classe élémentaire. (Ces détails ont leurs importances, puisqu'ils sont évoqués à maintes reprises) En 1845, Jules entre au Collège royal de Nantes, où son père vient d'être nommé professeur. De 1847 à 1848 il est en classe de rhétorique, puis ira au lycée de Nantes. La même année, il fait son premier voyage à Paris où il habite au pensionnat Lemeignan et il est élève au lycée Bonaparte. De 1846 à 1850 il entre en classe de philosophie au lycée de Nantes, où il échoue au baccalauréat. Octobre 1850, il retourne à Paris pour préparer l'École Normale. Mais l'année suivante, il est interné à l'asile pour « aliénation mentale ». Deux certificats médicaux du même médecin certifient qu'il est guéri. Il est donc relâche l'année suivante.

Ça lui permet en 1852 d'obtenir son baccalauréat. En 1853 il est fait prisonnier. Deux années plus tard, il devient secrétaire de Gustave Planche (un critique littéraire). En 1857 son père meurt. La même année, il écrit également sont premier livre qu'il ne signera pas. Les dix années suivantes, il fera partie d'une mairie, sera pion dans un collège, échouera à sa licence de lettres, puis deviendra journaliste. Il signe enfin son premier livre : Les Réfractaires. Il en écrit un second, et fonde le journal La rue. Journal qui cessera de paraître l'année suivante car il sera condamné pour des articles. Cela ne l'empêchera pas de fonder un autre journal, celui de Sainte-Pélagie. Puisqu'il aime bien les journaux, il invente en 1869 le journal Le Peuple, puis le journal Réfractaire. Il est candidat aux élections législatives où il se dit être le député de la misère, mais sera battu.

 

En 1870, Vallès relance le journal La Rue. C'est aussi la date où la guerre contre la Prusse est déclarée. Il est arrêté. La guerre étant perdue en septembre, avec la prise de Sedan, c'est la chute de l'Empire. La République est proclamée le 4 septembre. Vallès sera fermement opposé au « Gouvernement de la Défense Nationale » et en 1871, fondera un nouveau journal : le Cri du Peuple. Journal qui (pour une fois) aura du succès. Il sera élu à la commune. Durant la Semaine sanglante 20 000 personnes sont fusillées dont deux faux Vallès, qui seront exécutés par méprise.

 

Condamné à mort il s'exilera vers la Belgique, puis l'Angleterre en 1872. Sa mère meurt la même année. Il écrit un drame : La Commune de Paris. En 1875, sa fille Jeanne-Marie meurt à l'age de 10 mois seulement. Vallès commence a écrire le premier volet du roman Vingtras, qui paraîtra en feuilleton dans Le Siècle en 1878, signé d'un pseudonyme. Il procédera de la même manière pour nombre de ses articles. En 78, il écrit Vingtras II (le futur Bachelier), qui paraît en feuilleton. L'année suivante, en 1879 une première édition de L'Enfant est publié. Le 14 juillet 1880 : avec l'amnistie, Vallès rentre à Paris après 8 longues années d'exil. Il fait paraître le roman Les Blouses. Les cinq années avant sa mort il publie sa trilogie autobiographique. Le 14 février. Il est enterré au cimetière du Père-Lachaise, accompagné par des dizaines de milliers de Parisiens et des survivants de la Commune.

Extrait

 

L'enfant, livre autobiographie de 300 pages pose l'image d'un enfant rossé par ses parents (Il le dit en dédiant son livre). L'extrait étudié est au centre de l'œuvre. Page 163 au chapitre XVI (un drame) Sa mère vient de découvrir la liaison de son maris avec une autre femme. Vallès y montre à quel point il fut victime, et sa souffrance de la découverte. Il prend le spectateur à parti, et montre le rapport qu'il entretient avec son père.

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Nous avons dans cet extrait, deux axes qui s'imbriquent. Le premier porte sur le rapport entre le lecteur et le narrateur qui commence de ''Je suis peut être'' à ''agrégé'', puis de ''Oh! la maison est horrible'' jusqu'à ''de mes cris'' et enfin de ''j'ai gardé un bout de jonc'', à ''l'idée de me tuer une fois.'' Le second axe portera sur le rapport entre le père et le narrateur de ''mon père'' à ''je le vois'' puis, à nouveau de ''mon père" à ''je le mérite''.

Je suis peut être le plus atteint, moi, l'innocent, le jeune, l'enfant !

C'est une phrase à la première personne du singulier qui centre le texte sur le narrateur. C'est appuyé par une accumulation (innocent, jeune, enfant.) qui se reportent à lui de façon empathique grâce au ''moi'' tout en étant rythmé avec les virgules. L'exclamative marque sa révolte et demande au lecteur de prendre partie.

 

Mon père, depuis se jour-là (est-ce la fièvre ou le remords, la honte ou le regret ?), mon père a changé pour moi.

La phrase ne peut se justifier sans la parenthèse. Elle repose uniquement sur celle-ci. En l'enlevant ça donnerait : mon père, depuis se jour-là, mon père a changé pour moi. Ce qui paraît bancal. A l'intérieur de la parenthèse, on retrouve une accumulation doublé d'un champ lexical des sentiments (remords, honte, regret). Il cherche en quelques sorte à justifier le changement de son père, du moins à trouver l'explication personnelle de son père pour un tel changement. Ce propos est soutenue par l'interrogative. (Est-ce et ?). Il nous interroge sur les motivations de son père, comme si nous pouvions l'aider. La répétition du pronom personnel ''moi'' cherche la confrontation entre lui et son père, avec une possessivité presque agressive. Par la suite, il l'utilisera en permanence.

 

Dès ces deux premières lignes, le narrateur pose les bases de la relation entre le lecteur et son père.

 

Il avait jusqu'ici vécu en dehors du foyer, par la raison ou sur le prétexte qu'il avait à donner des répétitions au collège et à assister à quelques conférences que faisait le professeur de rhétorique, pour les maîtres qui n'étaient pas agrégés.

L'emploie de l'imparfait et de la troisième personne du singulier se reporte à son père, et tente d'expliquer son passé. Le ''ou'' entre raison et prétexte montre son hésitation, ou plutôt sa volonté de savoir. En effet, cette partie du texte ne peut pas être comprise sans une approche contextuelle. Trompant sa femme, le père se voit démasqué. On comprend l'hésitation du narrateur. La conjonction de coordination ''et'' ne fait que donner plus de poids au prétexte. Après la virgule qui sert de proposition subordonné, (pour les maîtres qui n'étaient pas agrégés) la phrase existe grâce à la préposition ''pour'' qui donne un but au professeur de rhétorique. Vallès cherche une véritable argumentation, et la tient grâce à un discours presque rhétorique, en posant les faits révélés comme étant absolue, ou du moins objectif. Ce type de discours pousse à croire en ce qu'il dit pour prendre parti.

Il reste à la maison, maintenant, quatre fois sur six ; il y reste, le sourcil froncé, le regard dur, les lèvres serrés, morne et pâle, et un rien le fait éclater et devenir cruel.

L'adverbe ''Maintenant'' et l'emploie de la troisième personne du pluriel avec un verbe au présent indique un retour à la réalité et à un temps actuel. Le fait qu'il reste à la maison est antinomique à la description précédente. On comprend le rapport passé présent qui s'est établi, et le ''il avait vécue jusqu'ici'' de la dernière phrase. Cela marque un réel changement dans les comportements du père. Le ''quatre fois sur six'' pousse cette compréhension en donnant des nombres et des statistiques. Cette numération renvoi à la précédente phrase, et on comprend la conjonction ''ou''. (De même que le père allait voir souvent sa maîtresse). L'accumulation qui suit est d'ordre descriptive. Le champ lexical du visage est utilisé (lèvre, sourcil) mais aussi un champ lexical de la crispation (froncé, dur, serrés, éclater). La répétition du ''et'' semble être une volonté de l'auteur de charger la mule de haine.

Il parle à ma mère d'une voix blanche qui soupire ou siffle ; on sent qu'il cherche à paraître bon et qu'il souffre : il lui montre une politesse qui fait mal et une tendresse fausse qui fait pitié.

La voix blanche est une métaphore qui cherche à exprimer les sentiments du père. ''Soupire et siffle'' ne sont pas réellement en opposition, malgré le ''ou'' Car ils vont tous deux dans le même sens que la première phrase. Le point-virgule justifie la voix blanche. ''On sent'' montre le caractère transparent du comportement du père sur la vision du fils. La conjonction de coordination ''et'' appuie sur la liaison des deux mots en apparence sans rapport (bon, souffre). Les deux points déroulent un exemple qui paraphrase l'idée développée.

 

Il a le cœur ulcéré, je le vois.

Cette phrase courte met en valeur la métaphore du cœur ulcéré avec les sentiments du père. La véritable plaie et non pas dans son cœur physique, mais dans son cœur émotionnel. ''Je le vois'' rappelle le rapport entre le fils et le père.

Oh ! La maison est horrible ! Et l'on marche à pas lents, et l'on parle à voix basse. Je vis dans ce silence et je respire cet air chargé de tristesse.

L'interjection, suivis des deux exclamatives propulse le lecteur sur la phrase suivante qui paraît comme une litanie. Cela vient de la répétition de ''et l'on'' comme si le narrateur avait des dizaines d'exemples pour illustrer le mot Horrible et tout ce qui en découle. Il recentre son texte sur lui même, et donc sur le lecteur. La métaphore ''chargée de tristesse'' indique l'ambiance. La double utilisation du ''je'' se rapporte une fois de plus sur l'enfant, mais ce coup si, dans ses rapports avec la maison. 

 

Quelquefois, je trouble cette paix de mes cris.

L'adverbe ''Quelquefois'' tend à souligner le caractère rare du phénomène. La paix évoqué n'en est pas réellement une. Puisque ça tend vers un calme avant la tempête et fait attendre la suite. Le spectateur est par ailleurs assuré sur ce faux plat avec la phrase qui suit. 

 

Mon père a besoin de rejeter sur quelqu'un sa peine, et il fait passer sur moi son chagrin, sa colère.

L'adjectif possessif ''mon'' rappelle encore une fois la liaison entre le narrateur et le personnage du père. ''Passer sur moi'' est une reformulation de ''rejeter sur quelqu'un'' (paraphrase). Vallès utilise un champ lexical des émotions (peine, chagrin). Par ailleurs,  ce n'est pas la première fois qu'il emploi un tel champ. L'auteur donne une homogénéité à l'ensemble du texte, et son discours tend vers un seul but. (qui est de prendre le lecteur à parti, via le pathos.)

 

Ma mère m'a lâché, mon père m'empoigne.

Ici, c'est une référence au reste du texte. Cet alexandrin classique de douze pieds est coupé en deux hémistiches antagonistes. ''Ma mère'' s'oppose à ''mon père'' et ''m'as lâché'' à ''m'empoigne''. On sent que le narrateur n'a pas eu le temps de souffler, et en a souffert. Il y a une musicalité dans cette phrase

Il me sangle à coups de cravaches, il me rosse de coups de canne sans le moindre prétexte, sans que je m'y attende : bien souvent, je le jure, sans que je le mérite.

Sangle et cravache sont des références directes au cheval. Vallès montre qu'il est traité comme un animal. Rosse (cheval) et canne y répondent avec un langage tout aussi soutenu. Il appelle à la pitié du lecteur, avec trois répétitions de ''sans''. Enfin, il jure, ce qui n'est pas rien. Par sa bonne foi et sa pitié, il appelle le spectateur à se rallier à sa cause.

J'ai gardé longtemps un bout de jonc qu'on me cassa sur les côtes et auquel j'avais machinalement emmanché une lame.

Le texte conclue la scène sur un fait posé comme indéniable, puisque physique. On ne peut donc pas l'accuser de mensonge. L'adverbe ''longtemps'' et le passé composé donnent une sensation de durée. La seconde partie de la phrase montre une certaine rancœur, puisqu'il dit clairement fabriquer une lame. Le pronom personnel indéfinie ''on'' n'est pas indéfinie, car on le soupçonne désigner le père.

 

Je m'étais dit que si jamais, je me tuais, je me tuerais avec cela. Et j'ai eu l'idée de me tuer une fois.

La dernière phrase amorce la suite du texte. Vallès emploi un imparfait qui indique le fait antérieur du passage. La condition logique ''si'' accentue le changement de passage. La triple répétition du mot tuer change la logique du texte. Jusqu'alors, on avait plutôt des champs lexicaux de la souffrance et d'un coup, Vallès attire l'attention du lecteur sur un détail qui lui semble plus important, et commence à mettre de coté la relation père-fils.

 

Pour conclure, le texte se veut d'abord objectif pour une crédulité totale. Par la suite, il nous conte le rapport père-narrateur avec une multitude d'éléments qui sont pour le moins subjectifs, voir emphatique, et entraîne une relation empathique. Il termine la relation père-fils, et amène le lecteur à s'intéresser à un autre sujet.

Dorian Clair, 2010

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