Ire

Intérieur – Salle du spectacle – Lumière artificielle

Le rideau s’ouvre. Le personnage est seul sur un plateau de théâtre. Le public rigole, sur des pointes…

PERSONNAGE

(Jouer sur l’ambiguïté du possible comique)

Vous riez… Vous riez ! je le vois. Il y a quoi de comique chez moi ? Je suis drôle ? Est ce que j’ai l’air drôle ? Pardon : le bon mot, c’est pas drôle, mais… Quoi ! Vous attendez que je vous donne le bon adjectif ? J’ai un adjectif pour vous : vous êtes des idiots. Mais oui, vous avez bien entendus : des idiots ! Une bande de mouton dégénérés qui rient de leurs déchéances. C’est ça ! Riez crétins ! Si vous aviez le minimum de conscience vous quitteriez la salle sur le champ. Vous devriez avoir honte de rester. Je vous aime pas ! Vous comprenez  ? Je vous aime pas ! Vous vous aimez même pas entre vous. Vous ne vous aimez même pas vous même. Alors ? Qu’attendez-vous ? Partez… Partez je vous dit… J’ai dit hors de ma vue ! Ça y est, vous êtes trop vieux pour l’entendre. C’est l’âge, la surdité… A peine née que vous êtes déjà séniles. Vous avez des yeux, servez vous-en ! Ah bon, vous n’avez rien pour voir.. Des excuses, vous avez toujours des excuses. On est toujours responsable. Toujours ! En tout temps et en tout lieux… Des imbéciles, vous n’êtes qu’une bande d’imbé…

Elle trébuche et tombe par terre, un grand rire dans le public

Ça suffit, j’en ai marre ! Je ne veux plus vous entendre ! Dégagez !

La scène est vide, il n’y avait pas de public

Arrêtez de me poursuivre… Je peux plus vous supporter. Je vous hait. Vous m’entendez ? Je vous hait ! Sortez de cette salle ! Ici, c’est chez moi ! J’ai fais quoi pour que vous me poursuiviez ? Je veux partir, je le jure. Partir… Là où vous n’y êtes pas. Mais vous êtes toujours là… C’est ma faute… Votre faute ! Vous avez toujours tort. Tort ! Et moi, je me tord de douleurs… Faut-il que je vous supplie à genoux ? Que je m’adonne à votre bon vouloir ? Faut-il que je parte, et, qu’au fond de ma tête je ne trouve même plus la force de lever les yeux ? Non. Je ne vous donnerez pas cette satisfaction. Vous n’aurez rien de moi ! Et moi, rien de vous… Non ! Et pourtant… Pourtant, je vous veux pour moi seule. Vous êtes ce que je désire… Il n’y a pas un moment sans que je vous imagine à mes cotés… Non… Restez, je vous en supplie, restez. Que ferais-je sans vous ? Vous êtes ma seule raison… Ma raison de vivre… J’aimerais tellement… Non ! Je peux vivre sans vous. Bande de vicieux, haha, vous vouliez que je reste, hein ? Et bien, c’est raté ! Vous ne m’aurez pas comme ça ! Partez, dégagez ! Quittez ce spectacle, vous ne m’aurez p… Haaa !

Une douleur subite à la tête la fait s’effondrer au sol.

Aaaa… Allez vous… Allez vous en !

Fondu enchaîné effondré-debout

Je suis calme… Calme… Au fond, à quoi rime tout ça ? Pourquoi me torturez vous ? J’ai rien fait. Ou plutôt, je voudrais n’avoir rien fait. Qui êtes vous, au fond ? Vous, mon public, la seule chose qui me reste ? Qui êtes vous pour me juger ? Bien sûr, vous ne savez que rire, et moi je pleure. Je pleure sur mon âme défaite. Je pleure d’un sanglot, et, chaque fois, je ressent que cette perte, n’est qu’un leurre au fond de moi… Je me ment à moi même, et je ne suis plus capable de le voir. Je suis calme et pourtant… en moi se déchaîne un torrent de haine. A cause de vous ! Je suis ainsi : A cause de vous… Folle… Folle… Voilà à quoi ça nous mène. Vous le pensez. Ne mentez pas, vous pensez que je suis folle. Et bien oui… Je le suis. Vous êtes heureux ? De tout deviner en avance ? Les orgueilleux préjugés… Vous croyez vraiment que je peux supporter ça toute seule ? Et bien non ! Vous m’avez déçus. Vous ne valez même pas la peine de s’arrêter.

(Plus pour elle même que pour le public)

Haha, pauvre idiote. Tu pensais t’en sortir ? Et comment ? En déversant sur ton public la haine que tu as pour eux ? Haha, pourquoi donc ? Tu as peur ? J’ai peur ? Mais peur de quoi ? Haha. Qui peut le dire ? Eux peut être ? A quoi bon ? Je suis tel que je suis. Je n’ai pas à me justifier devant eux. Je n’ai même pas à les regarder. Les pardonner… Ce serai peut être une solution… Pourrai-tu les pardonner ? Je n’en ais ni la force, ni la volonté… Je préfère encore les mépriser. Mais cette haine… Ce serait fuir ! Qui pourrait me le reprocher ? Hein ? Qui ? Bien, sûr, moi ! Mais moi je m’en fout. Non ! Je m’en fout pas. Au contraire. C’est à cause de ça. On ne peut vivre sans les autre. Quelqu’un m’y a forcé, c’est obligé. Quelqu’un ? Quelque chose ? Mensonge ! Tout vient de soi. Alors c’est le moi la coupable… Comment m’en sortir ? Il y a pas de solutions dans ce jeu, je tourne en rond… Espérer ? J’en peux plus d’espérer…

Reprenant conscience du  »monde » qui l’entoure.

Bande de pourritures ! Vous restez sans un mot à me regarder comme ça ! Je ne peux même pas vous voir ! Laissez moi un mot ! Un indice ! Dites moi ce que je dois faire ! J’ai tant besoin d’un soutient dans ce spectacle… Par pitié, aidez moi. Vous pouvez le faire et pourtant, vous restez à rire sur mes malheurs, à vous contempler en gros porc que vous êtes sûr ma personne. Vous aimez ça hein ? Mes salauds ! Voir les gens souffrir à votre place. Bourreaux individualistes ! Vous faites ce qui vous arrange, hein ? Mais vous ne saurez jamais pourquoi vous vous riez de moi. Vos sens sont émoussés. Votre lâcheté bassement humaine vous fait rejeter l’essence d’une possible compréhension… Vous pensez former un groupe uni et solidaire ? Vous êtes légions… La peur de la différence… C’est pour ça que vous ne comprenez pas la vie. Vous n’acceptez pas vos propres faiblesses… Vous ne comprenez pas ce que je dis… Allez-y repensez ! Réécoutez ! Faites semblant de comprendre. Je vous défis.

Un pistolet apparaît sur une chaise.

D’un coup vous avez peur pour moi ou plutôt peur de moi ! Votre tripes se bouchent car vous savez que c’est votre faute… Mais j’ai confiance, vous trouverez un autre bouc émissaire. Sur qui vous porterez toute votre haine. Pour défouler votre inconscience. Mais pour moi, c’est rideau. J’en ai marre, je ne serais plus votre poupée… Je quitte le plateau.

Le tir s’entend, elle s’effondre.

Regardez vous dans une glace. Vous verrez une image dont vous avez horreur, et que vous ne pouvez pas changer. De toute façon, que feriez vous à ma place ? Mourir peut-être ? Vous mourez comme tout le monde. A quoi ça sert de lutter ?

Le rideau se ferme…

Dorian Clair | 2010