Femmes aux bords de la crise de Nerf

Ce septième film de M. Almodovar est récompensé par cinq Goyas. Il est également scénariste de cette création et le titre nous aiguille sur son désir d’expression, porteur d’une émotion humaine inaltérable. La grammaire cinématographique y est maîtrisé : des plans fixes, parfois de descriptions, cadrés à l’action, avec des valeurs proches de l’axe ordinaire, pour une moyenne focale. Il y a un partit prit de réalité qui cherche à exposer une histoire écrite, ce que l’on retrouve avec la musique qui y est systématiquement intra-diégétique, sauf au climax. J’aimerais m’écarter de la technique pour accorder une attention aux personnages : car cette œuvre peut nous apprendre sur le fonctionnement de l’individu. Nous verrons les relations étroites et chaotiques qu’ils entretiennent, puis ce que nous enseigne la vision de l’Espagne des années 1988, enfin nous méditerons sur le calibrage de la réalité.

Il est bien malaisé de se connaître et fortement prétentieux de jauger l’autre, alors que pouvons nous savoir de personnages sans sur-interpréter leurs penchants ? En regardant la structure familiale, nous pouvons trouver un petit raisonnement psychanalytique, malgré mes réticences dans cette facilitée négationniste. Lorsqu’Ivan marche dans sa vie, micro en main, il est l’homme à femmes par excellence : le compliment à la bouche, sans s’arrêter pour autant. Celui qui aime trop de femmes cherche un vrai amour et il devait manquer de tendresse maternelle. Lucia, à qui il est marié lui fournit la stabilité du même schéma. Il lui faut s’échapper dans la solution charnelle de ses amantes, bien qu’aucunes ne puisse véritablement lui convenir.

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Cela rend sa femme folle. En s’appuyant de tenues excentriques pour attirer l’attention, tel un costume léopard ou un autre rose bonbon, elle exige un amour insatiable, sans retour, signe d’une tendance ovariectomienne de la mère et de son incapacité à recevoir l’affection paternelle « Tu mens bien mon père, c’est pour cela que je t’aime ». Ses contradictions transforme son amour vers la castration, autant pour le fils qui « représente toutes ces années sans Ivan » que par sa volonté de meurtre qui est l’ultime forme d’émasculation. Nous pouvons parier que Carlos dans ce milieu compensatoire va se transformer en son père, bien qu’en abandonnant la fureur virginale de Marissa pour une Candela à protéger, il fasse preuve d’un changement radical dans son rapport à la masculinité…

Pepa, l’ex-amante est prise dans sa rupture. Brûler son lit fait un acte manqué révélant sa révolte face à sa condition transitoire. La préparation des somnifères pour calmer l’anxiété, la colère contre le téléphone qui reste silencieux et son geste final montre une force qu’Ivan n’a su voir que trop tard, lorsqu’elle dit non, en s’imposant par choix. C’était elle qui détenait le véritable amour salvateur, c’est pour cela qu’elle demande à ce que la nouvelle, Paulina Morales, s’en aille, afin de briser la fatalité, car celle-ci, bien que sachant défendre sa place, ne sera qu’une de plus dans la liste d’Ivan : une femme sans reliefs.

Notre créateur est désigné comme un cinéaste, un auteur dont le processus créatif exclu une simple survenance des personnages au profit d’un art personnel où il s’implique en chacun d’eux. La mise en scène leurs donne une certaine pointe de vitalité que l’on pourrait associer à la liberté espagnole, postérieure à la mort de Franco et caractéristique de la movida. L’arrière trame formée d’une grande diversité de situations montre une inspiration directe qui retranscrit la réalité et nous fournis une base d’analyse du genre de cette époque.

C’est ainsi que les femmes travaillent : la standardiste au début du film est montrée sous un angle gaffeur, osant, rétorquant : son costume or et rouge la désigne capable d’une franche liberté. Mais aussi les pharmaciennes qui ont un poste nécessitent des études ou l’avocate, détentrice de certaines responsabilités. Cela montre qu’il y a effectivement des changements de mentalités. Pour autant, les policiers qu’ils soient en civil ou à l’aéroport, le conducteur de taxi, le possesseur de la moto, les éboueurs ou le réparateur sont des hommes. C’est qu’un certain machisme plane toujours.

De même, au travail de Pepa, il y a une majorité d’hommes, ce qui est une inégalité quantitative. Lorsqu’elle demande à voir Pauline Morales, sa demande est de prime abord refusée par la secrétaire. Appuyée par le coursier, c’est accepté : on sent que les deux sont amoureux, mais cela reste un homme dictant son devoir à la femme… Lorsqu’elle propose le gaspacho aux policiers, ils acceptent comme si son rôle était naturellement à la cuisine… Dire Candela responsable des agissements chiite, cause de sa relation, n’est t-il pas une injustice qui déporte les responsabilités ? Sur une sphère plus large, la représentation des femmes se retrouve dans la publicité où l’on montre une mère de famille faisant la lessive, des enfants en uniformes, jupe rose pour les filles et sur le générique du début, les visages sont niés au profit d’une série d’accessoires féminin, en contre-point d’une liberté chantée.

Parmi les personnages secondaires, on peut retrouver une certaine indépendance face au cliché usuel, à commencer par Anna la motarde qui proclame une autre féminité, en cuir, inséparable et exigeante. Le Taximen avec sa teinture jaune – fidèle, confident, matérialiste – est un homme à l’opposé d’Ivan, car il pleure par empathie… Nous en tirons que l’humain reste semblable à lui même en agissant selon sa situation : il n’y a pas de vérités préconçues.

Les Hommes ont besoin de références populaires parce que ça les confortes dans une illusion simple et abordable qui forme la norme sociale. Bien souvent, un esprit voulant s’en libérer par une  « prise de conscience » se construit autours d’une identité en répulsion, ce qui entraîne sa souffrance, car en proclament une différence, on ne trouve que le mépris du commun. Néanmoins, la revendication peut trouver des échos chez d’autres en forment un nouveau socle stabilisant : un groupe. Celui-ci affirme son indépendance idéologique et travaille à son acceptation, ce qui mène le plus souvent à une confrontation en devenant un « contre-pouvoir/nouvelle culture ». Le problème, c’est que des intérêts supérieurs omettent l’individu dans le pluralisme des ses dissemblances et il devient bien maladroit de donner raison ou tort à l’un ou l’autre partit, car cette décision sera toujours à double tranchant. Il serait beaucoup plus sage de cultiver ses singularités sans projeter sur l’autre : c’est l’accepter dans sa vision et si un propos vient à naître, se trouvant de raison, il s’imposera de lui même, pour tous.

Ce sont analogiquement des grappes de raisins et cela me pose une série de question sur la théorie du genre : où se trouve la beauté d’une uniformisation de l’humanité ? Y a t-il une négation de l’espèce  : vouloir changer notre animalité n’est-il pas utopique ? Nier les phénotypes parce que la publicité s’en est emparé avec outrance ? Nos différences biologiques ne sont-elles pas le cœur de l’éducation ? Apprendre à être homme et femme ne devrait-il pas s’enseigner dans la valorisation des particularités ? Au lieu de combattre une hiérarchie entre les sexes, ne faudrait-il pas égaliser l’ensemble des métiers économiquement ?

Lorsqu’une femme danse à sa fenêtre, son corps est ce qui attire le regard : je ne peux nier son érotisme. Pour moi qui suis un homme, si je m’entraînais au même ballet, je ne pourrais jamais atteindre cette grâce. Nos corps sont différents et ne peuvent avoir le même esprit. Ce n’est pas un jugement de valeur, mais une affirmation qu’il ne faut pas nier nos altérités : un sot est adapté en Esat ! Si l’esprit est intimement lié au corps, l’éducation est un point de départ dont on se défait par nos décisions, même abstentionnistes. Lucia est dans ce cas : ses antinomies la bloque dans la folie. Ivan boucle dans un rejet perpétuel : il ne s’est pas vraiment libéré, au contraire de Pepa qui vit dans sa volonté consciente. Les problématiques anciennes sont toujours de vigueur car le bon goût social change inexorablement et sera toujours accepté par la majorité, comme refusé par d’autres qui chercheront un nouvel équilibre dans leurs spécificités. Une unanimité du conditionnement ferait-elle le bonheur des hommes ou faut-il craindre le meilleur des mondes ?

Dorian Clair | 2014-12-03