Heptaméron

Dans l’Heptaméron, un recueil de nouvelles écrit par Marguerite de Navarre, la quarante-troisième narre une damoiselle de compagnie défendant sa vertu au point de ne céder à personne. Un homme fait pourtant palpiter son cœur et elle se résout à prendre son plaisir d’une manière particulière : en se cachant. Ainsi garde t-elle la tête haute en société, même si son hypocrisie finira par mal tourner. Cela dénonce à mon sens un problème plus grave et profond : je chercherai en quoi cet amour astreint procède d’un malaise social. Pour ce faire, nous observerons comment la relation est hermétiquement cachée, puis nous relèverons des marqueurs du complexe amoureux, avant de s’arrêter sur les costumes et leurs apports psychologiques.

Il faut comprendre que notre héroïne ne peut pas être vue, car elle proscrit fermement la folle amour… C’est pourquoi, elle prend un petit page pour servir d’intermédiaire, et déterminer la première rencontre. D’abord parce-qu’elle ne peut y aller d’elle même, ensuite parce que l’adjectif « petit » désigne un messager jeune et inapte à percevoir les intrigues, donc incapable d’en retranscrire les faits. Comme si ce n’était pas suffisant, elle s’adresse à lui en se décrivent indirectement comme « quelqu’un de ses amis » et non une amoureuse. Le secret est ainsi total.

Mais ce n’est que le début et ils pourraient se faire découvrir dans des occasions plus… compromettantes ! Une fois son amant en face à face, alors que son état est décrit comme incontinent et qu’elle pourrait se jeter dans ses bras, son premier réflexe est de refermer les portes, de crainte d’être vue et dévoilée au grand jour. Symboliquement, c’est comme si elle scellait leurs sorts dans l’obscurité. Puis elle baisse d’un ton, autant par crainte des oreilles indiscrètes, que du gentilhomme qui pourrait la reconnaître…

A partir du moment où la voix entre en jeu, elle prend le pouvoir sur la relation en la déséquilibrant dans des exigences qui sont ses propres compromis. Ainsi réclame t-elle deux secrets absolus à un homme qui acceptera forcement car ils sont de faible nature. Elle est en position de domination et sa nécessité à ce qu’il se taise sur leur relation parachève sa couverture envers le beau monde. Ce pourrait être un jeu pour pimenter la sexualité, mais elle est bien plus sérieuse !

Du fait que cet homme ne la connaisse pas, et qu’elle lui ordonne de ne jamais la découvrir, la relation sera forcement charnelle et sans complicité : les conditions suppriment toutes possibilités de sentiments. De sorte que le désir initialement réprimé trouve son accomplissement dans le licencieux et aboutira à l’échec. Elle devrait faire preuve d’un peu de pyrrhonisme et prendre en compte les données humaines de l’attachement ou de la curiosité… Ce dernier point la perdant plus tard dans le récit.

« Honneur » semble le maître mot puisqu’elle y agite une crainte au dessus de sa volonté. Dans un sens, c’est une bonne chose car elle désire le dépasser, sans chercher à se mentir sur la nature de ses sentiments profonds. Mais elle ne le fait pas dans la demi-mesure, signe évident d’un blocage : c’est même par l’accomplissement de l’exacte contraire. Elle accepte de se donner à la passion, uniquement parce-que l’amant est honnête… Mais en même temps, elle lui demande de mentir à ses proches et à l’idéal amoureux. A se vouloir trop bien, c’est le pire qui arrive…

J’expliquerai une facette de son ardeur par le regard : ce qui la dérange, ce n’est pas tant d’observer son fantasme jusqu’à ce que la nuit se couche, mais plutôt de subir celui des autres. Elle cherche à se donner une image de respectabilité bien au dessus des normes et des codes. C’est donc qu’il y a une faiblesse, voir une blessure antérieure à la situation qui la pousse dans le paraître. En allant plus loin, même si personne ne la jugeait, elle y trouverait encore du mal car c’est elle qui décide de la manière dont le regard qu’on lui porte est blessant ou pas.

Cette étrange projection se retrouve dans les vêtements : il fait nuit et pourtant, elle garde une cornette basse et son touret de nez. La religion a tendance à voiler les cheveux, car étant un signe de séduction et une insulte manifeste envers le Seigneur. Elle pousse sa vertu à ne pas se laisser corrompre, même lorsque ce n’est plus nécessaire, car si le sexe est une chose qu’elle s’autorise, il ne faudrait pas non plus se laisser couler totalement dans l’humiliation : sa culpabilité et son péché s’en trouveraient amplifié…

Lorsqu’elle décrit son gentilhomme à l’intermédiaire, elle indique son costume. Le pourpoint de satin et la robe fourrée de loups cerviers sont des indicateurs sociaux d’une richesse apparente autant qu’un signe de haute extraction. La dame a certainement eu le temps de sélectionner minutieusement son amant et son choix ne s’est pas arrêté sur un plébéien. De toute évidence, sa motivation n’est pas la richesse. J’en déduirais que l’infamie serait moins grande si l’entorse est faite envers ce qui est de plus haut et admirable.

Vient donc la garde robe qui n’est pas à elle, mais à sa maîtresse. Elle y emprunte du velours et des dessous précieux. Sa proie se laisse plus facilement faire dans ces conditions et le piège se referme… Je relèverais surtout que c’est une substitution d’être, trahissant un idéalisme qui nourrit un complexe d’infériorité. Elle contrefait les manières absolu du devoirs, sans en avoir le pouvoir, ce qui met en exergue son incapacité à assumer ce qu’elle est. La souffrance et le rejet en découlent.

Notre héroïne se cache en prenant un intermédiaire, en se protégeant matériellement de la vue de tous, et par l’ordonnance du silence. Elle interdit à son homme de la découvrir et domine la relation avec des contradictions compensatoires, car elle ne peut supporter qu’on lui porte un regard dissemblable à son utopie d’être. Ce complexe tire ses racines de la religion, d’une idée haute de l’amour et d’un désir d’élévation social impossible. Il devient apparent qu’une moralité contraignant la nature à plier, devient décadente et inobservable : la liberté trouve toujours un chemin malgré les pressions qu’on lui fait subir et pour les esthètes, le péché originel sera expié lorsque la pomme de la connaissance sera digérée, et le plaisir ouvertement partagé !

Dorian Clair | 2015-04-22